Etty Hillesum : Le jasmin derrière la fenêtre
- Sandie Carissan
- 4 juil.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 9 heures

Il y a plus de quinze ans, j'ai lu Une vie bouleversée d'Etty Hillesum.
Une jeune femme d'Amsterdam, qui écrit entre 1941 et 1943, au cœur de l'occupation nazie. Elle a vingt-sept ans quand elle commence à écrire. Elle mourra à Auschwitz à vingt-neuf ans. Œuvre sublime. Elle fait partie des rencontres inspirantes de ma vie, et pourtant je n'ai jamais écrit à son sujet. Mais ayant récemment regardé la nouvelle série Etty (trouvable sur Arte actuellement), j'en ai eu l'envie.

Sur ce blog, nous parlons du temps qui nous échappe. Du sentiment que les heures passent sans qu'on les ait toujours vraiment vécues. De cette impression parfois sourde d'être là sans être pleinement présent. C'est pour cela que le Mouvement Otium existe : pour conscientiser son rapport au temps, et entre autres le reconquérir depuis l'intérieur.
Mais pour Etty et les siens, il ne s'agit plus de reconquérir un rapport au temps : on leur enlève la liberté même d'exister. Les Juifs d'Amsterdam ne peuvent plus entrer dans les parcs, ni dans la plupart des magasins. Ils ne peuvent plus circuler librement, ni exister sans être signalés, ni exister sans porter l'étoile jaune.
Et pourtant, quelque chose d'étrange se produit dans le journal d'Etty. Au fil des semaines, au fil des mesures qui se durcissent, ses écrits deviennent de plus en plus lumineux. Comme si la contraction du temps extérieur rendait le temps intérieur infiniment plus dense.
Etty apprend que sept cent mille Juifs ont été tués dans les territoires occupés. Elle sait que son tour viendra. Et dans le même souffle, elle écrit qu'elle regarde le jasmin en fleur derrière sa fenêtre. Ce geste, c'est la décision de ne pas laisser l'horreur du monde lui confisquer sa capacité à percevoir le beau.
Elle écrit : "la vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtris, le jasmin derrière la maison, les persécutions, les atrocités sans nombre, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant, je l'accepte comme une totalité indivisible".
Ce passage est tellement fort !
Dans nos existences sans barbelés, nous avons parfois du mal à tenir ensemble le difficile et le beau. Nous voulons d'abord résoudre le difficile, et le beau viendra après. Nous mettons la vie en attente. Etty n'avait pas ce luxe. Et paradoxalement, cela lui a appris quelque chose d'essentiel sur le temps vécu et sur la vie elle-même.
Ce que développe Etty dans son journal est une philosophie du présent, construite fragment par fragment, dans les conditions les plus improbables. Elle apprend à être là, pleinement, attentivement, dans chaque heure qui lui reste. Elle note la lumière du matin sur le bureau. Elle note la qualité d'un silence. Elle se réjouit d'une chemise propre comme d'une fête.
Et elle le formule ainsi dans ses dernières lettres : "la vie ne se mesure pas à sa durée, mais à la densité avec laquelle on consent à la vivre".
Ce qu'Etty traverse interroge directement ce que nous cherchons avec l'otium.
L'otium est une disposition intérieure : une manière d'habiter le temps qui reste possible y compris lorsque ce temps est contraint, douloureux, incertain. Une façon d'être à ce qui est, maintenant, avec toute l'attention dont on est capable.
Colette était déjà, pour moi, une figure tutélaire. Etty Hillesum en est une autre. Une femme qui a habité le temps avec une souveraineté que rien, pas même l'imminence de la mort, n'a réussi à entamer. C'est un témoignage. Une preuve vivante que quelque chose en l'être humain peut demeurer libre, disponible, ouvert, là où tout se ferme.
C'est pour ces raisons que je ne perds jamais l'envie d'écrire des articles. Ces femmes me soutiennent dans ma vie, et j'aime l'idée que cette transmission soit tout aussi nourrissante pour celles et ceux qui me lisent.
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Hillesum, E. (1985). Une vie bouleversée. Journal 1941-1943. Paris : Éditions du Seuil. (Édition originale néerlandaise : Het verstoorde leven, 1981)




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