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AMOR FATI, le grand oui à la vie

  • Photo du rédacteur: Sandie Carissan
    Sandie Carissan
  • il y a 6 heures
  • 4 min de lecture



Je vous avais raconté que j'avais pleuré en lisant S'affirmer avec Nietzsche de Balthasar Thomass. Ce livre m'a traversée comme peu d'autres l'ont fait.

Et en écrivant sur Etty Hillesum, j'ai pensé à un concept que Nietzsche nomme amor fati. L'amour du destin.


Cela a été tellement révolutionnaire pour moi que j'ai même voulu me le tatouer sur la peau. Mais bon, je n'aime pas les tatouages (sauf cas de force majeure, et oui, ça m'est déjà arrivé ! 🙃).


Alors voilà. Je vous parle aujourd'hui de l'amor fati.


Qu'est-ce que l'amor fati ?

Amor fati signifie littéralement en latin : amour du destin.


Nietzsche l'exprime ainsi : ne pas seulement supporter ce qui arrive, ne pas seulement le tolérer ou l'accepter avec résignation, mais l'aimer. L'aimer comme on aime ce qui est nécessaire. L'aimer parce que c'est précisément ce qui constitue notre vie.

Il écrit dans Le Gai Savoir :


"Je veux apprendre de plus en plus à voir comme beau ce qui est nécessaire dans les choses, ainsi je serai de ceux qui rendent les choses belles. Amor fati : que ce soit là désormais mon amour !".

C'est un acte.

Un acte de volonté radicale : dire oui à la totalité de ce qui est. Y compris (et c'est là le cœur de la chose) ce qui est difficile, douloureux, décevant, injuste.


Pas malgré. Avec.

Ce qui est nouveau dans l'amor fati, c'est ce petit déplacement qui change tout.

Nous avons l'habitude de chercher à vivre malgré les difficultés. Malgré la fatigue. Malgré les échecs. Malgré les pertes. Comme si la vraie vie commençait une fois que tout cela serait derrière nous.

Nietzsche propose autre chose : et si ces difficultés ne s'opposaient pas à notre vie, mais en faisaient partie ? Et si elles n'étaient pas des obstacles sur le chemin, mais le chemin lui-même ?

L'amor fati, c'est passer du malgré au avec.


Ne rien vouloir d'autre que ce qui est

Nietzsche formule l'amor fati de façon encore plus ample :


"Ma formule pour ce qui est grand dans l'homme est amor fati : ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans toute l'éternité. Ne pas seulement supporter ce qui est nécessaire, et encore moins le dissimuler mais l'aimer".

Ne rien vouloir d'autre que ce qui est.


Cette phrase m'a arrêtée la première fois que je l'ai lue. Parce qu'elle demande quelque chose d'immense : renoncer à la plainte, renoncer au regret, renoncer à l'idée qu'une autre vie aurait été meilleure.

Non pas par résignation. Mais parce que cette vie - celle-ci, avec ses aspérités, ses détours, ses blessures - est la seule réelle. Et qu'en la refusant même partiellement, on se prive de la vivre pleinement.


Une précision qui m'importe

L'amor fati ne dit pas que tout ce qui arrive est juste. Nietzsche ne demande pas de courber l'échine devant l'inacceptable.

Il y a une nuance essentielle ici, et elle tient au temps. L'amor fati porte sur ce qui est déjà là : le fait accompli, ce qui a eu lieu et ne peut plus ne pas avoir eu lieu. Pas sur ce qui reste à écrire. On peut aimer ce qui a été - refuser de le renier, en faire la matière de sa force - tout en luttant de toutes ses forces pour que demain soit différent. S'indigner, résister, refuser : ce sont aussi des actes de vie. Des actes de volonté de puissance, que Nietzsche valorise pleinement.

Ce qu'il combat, ce n'est pas la révolte. C'est le ressentiment : cette plainte qui tourne en rond, qui rejoue sans fin la blessure sans jamais rien en faire, qui nous garde prisonniers de ce qui a été vécu - alors même que cela, précisément, ne peut plus être changé.


Le jasmin, avec tout le reste

Vous comprenez peut-être maintenant pourquoi l'amor fati m'est revenu en écrivant sur Etty Hillesum.

Elle a vingt-sept ans quand elle commence à écrire, à Amsterdam, en pleine occupation. On lui retire, mois après mois, le droit d'exister librement : plus de parcs, plus de commerces, plus de mouvement, l'étoile jaune obligatoire. Elle sait que son tour viendra.


Et dans le même souffle, elle regarde le jasmin fleurir derrière sa fenêtre. La douleur, l'étoile jaune, la beauté d'une fleur, l'annonce des massacres : elle refuse de trier, de mettre d'un côté ce qui serait acceptable et de l'autre ce qui ne le serait pas. Tout, dit-elle, ne fait qu'un.


Ce n'est pas du déni. Elle ne dit à aucun moment que l'horreur est juste ou acceptable - elle la nomme, sans détour, à quelques mots du jasmin.


Ce qu'elle rejette, ce n'est pas de voir l'injustice. C'est de la laisser tout envahir, de la laisser lui confisquer, en plus du reste, sa capacité à percevoir ce qui est beau. Et elle se battra, jusqu'au bout, pour ne jamais laisser la haine s'installer en elle - non par faiblesse, mais parce qu'elle y voit une autre manière de perdre sa liberté intérieure.


L'amor fati et l'otium

Ce qu'Etty traverse à l'extrême, dans les conditions les plus improbables, c'est peut-être la version la plus radicale de ce que nous cherchons ici - avec heureusement moins de gravité, mais dans la même direction. L'otium, c'est une manière d'habiter le temps autrement. De cesser de mettre la vie en attente.


L'amor fati ajoute un pas de plus : il ne demande pas seulement d'accepter le présent, mais d'y consentir avec amour. D'y trouver, non pas malgré ce qu'il contient, mais à travers ce qu'il contient, quelque chose de précieux.


C'est peut-être cela, le grand oui à la vie : non pas l'enthousiasme naïf de celui qui n'a jamais souffert. Mais la joie profonde, lucide, choisie, de celui qui a regardé la totalité de son existence - ses ombres comprises - et qui dit : oui. Tout cela, c'était nécessaire. Tout cela m'a fait·e.




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Nietzsche, F. (1882). Le Gai Savoir. § 276. Nietzsche, F. (1888). Ecce Homo.

 
 
 

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