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La beauté par Charles Pépin

  • Photo du rédacteur: Sandie
    Sandie
  • il y a 12 minutes
  • 7 min de lecture


Cela faisait un moment que je voulais me procurer Quand la beauté nous sauve, tant la beauté est quelque chose qui me nourrit profondément. Je la rencontre dans les parfums, dans certaines associations de couleurs, dans la lumière posée sur un paysage, dans l’écoute d’une musique, dans les objets que je choisis avec soin, dans un bouquet de fleurs ou un tableau… Je la trouve chaque jour, dans toutes ces petites choses qui rendent le monde un peu plus doux à mes yeux.


C’est sans doute pour cela que j’ai tant aimé ce livre. Charles Pépin y pose des mots sur des sensations, une sorte de saisissement que je connaissais intimement, mais que je ne savais pas expliquer. Ce livre m’a permis de mieux comprendre ce que je ressentais et j'espere que ce livre pourra également vous éclairer. En voici les grandes lignes.



La beauté suspend notre conflit intérieur

Dans la vie quotidienne, nous sommes constamment divisés.

  • Lorsque nous disons « c’est bien », notre raison morale domine nos intérêts.

  • Lorsque nous disons « c’est bon », notre sensibilité et notre désir l’emportent.

  • Lorsque nous disons « c’est vrai », notre entendement prend le dessus.


Mais lorsque nous disons « c’est beau », aucune partie de nous ne semble dominer les autres. Notre sensibilité, notre imagination et notre intelligence entrent momentanément en accord. C’est ce que Kant appelle le « jeu libre et harmonieux des facultés ».

La beauté produit donc une trêve dans notre "guerre" intérieure. Elle nous rassemble. Elle nous permet de nous sentir, pendant quelques instants, en paix avec nous-mêmes. C’est la première forme de salut décrite par Pépin : non pas une guérison définitive, mais l’expérience fugitive d’une unité possible.


☼ Elle nous redonne confiance dans notre jugement

Le jugement esthétique est particulier parce qu’il ne repose pas sur une règle préalable. Nous ne possédons pas une définition générale du beau que nous appliquerions ensuite à un tableau ou à une musique. Nous partons au contraire de cette œuvre singulière et nous affirmons spontanément : « c’est beau ».

Nous découvrons ainsi que nous sommes capables de juger sans nous appuyer sur une norme, un professeur, un expert ou une tradition. Pour Pépin, cette expérience développe notre intuition et notre faculté de décision, particulièrement précieuses dans un monde où les anciens critères deviennent instables.

La beauté nous apprend donc à nous écouter. Elle nous redonne confiance en une subjectivité qui n’est pas fermée sur elle-même, mais qui cherche à communiquer ce qu’elle ressent.


☼ Elle fait naître le désir d’un accord avec les autres

Kant affirme que le jugement esthétique est « subjectif, mais universel ». Il est subjectif parce que mon émotion est personnelle et ne repose sur aucune preuve. Mais, lorsque je trouve quelque chose beau, je voudrais que les autres soient touchés eux aussi.

Il ne s’agit pas de parvenir réellement à un goût identique. L’essentiel réside dans le désir d’un accord. La beauté me ramène au plus profond de moi tout en éveillant un mouvement vers autrui. Elle combat ainsi l’individualisme et le relativisme absolu du « chacun ses goûts ».


La pensée kantienne explique bien l’apaisement et l’harmonie, mais moins bien les œuvres qui nous dérangent, nous choquent ou nous déchirent. Elle ne dit pas non plus pourquoi certaines formes précises nous touchent.


La beauté nous fait penser avec notre corps

Pépin remet en cause la séparation traditionnelle entre le corps, qui ressentirait, et l’esprit, qui penserait. Dans l’émotion esthétique, nous rencontrons des idées et des valeurs par notre sensibilité.

Une chanson de David Bowie ou une statue grecque ne nous proposent pas d’abord un raisonnement. Ils nous font éprouver physiquement une conception du monde.

L’émotion esthétique devient ainsi une manière de penser avec les yeux, les oreilles et le corps.


☼ Les formes symbolisent des valeurs

Pour Hegel, la beauté n’est jamais seulement décorative. Une œuvre exprime la « teneur » d’une époque, d’une culture ou d’une certaine manière de vivre.

Le Sphinx égyptien symbolise, par son mélange de corps animal et de visage humain, le passage de la nature vers la culture. La statue grecque d’Apollon donne une forme visible aux valeurs de mesure, d’équilibre et d’harmonie. La Madone de Raphaël rend sensible l’amour chrétien.

Ainsi, les formes superficielles nous touchent profondément parce qu’elles sont des symboles : elles rendent perceptibles des réalités invisibles telles que Dieu, la vérité, l’amour, la dignité humaine ou le bonheur.


☼ La beauté élargit notre intériorité

Une œuvre peut nous rendre sensibles à des valeurs étrangères aux nôtres. Un athée peut être bouleversé par un film mystique. Un citoyen respectueux de la loi peut être fasciné par un film de gangsters. Un lecteur moral peut se sentir proche de Meursault dans L’Étranger de Camus.

Nous ne changeons pas nécessairement de convictions, mais quelque chose s’ouvre en nous. La beauté nous fait découvrir que nous sommes plus vastes que l’identité à laquelle nous nous réduisions. Elle nous rapproche de l’étranger, mais également de cet autre que nous pourrions devenir.

Elle nous sauve donc de l’idée que nous sommes condamnés à être seulement ce que nous sommes déjà.


☼ Mais la beauté peut être dangereuse

Cette puissance d’adhésion n’est pas moralement bonne en elle-même. Les régimes totalitaires ont utilisé l’architecture, la musique, le cinéma et la mise en scène pour rendre leurs valeurs séduisantes.

La beauté peut ouvrir l’esprit, mais elle peut aussi contourner la raison critique. Elle est à la fois charme et possibilité de maléfice. Pépin refuse donc une vision naïve selon laquelle tout ce qui est beau serait nécessairement bon.


Réduire la beauté à son sens serait encore insuffisant. Il reste toujours quelque chose qui échappe à l’interprétation. La beauté semble nous promettre une vérité, mais elle ne nous la livre jamais entièrement.


La civilisation produit un conflit en nous

Pour vivre avec les autres, nous devons refouler une partie de nos pulsions agressives, sexuelles et possessives. Ces pulsions ne disparaissent pas : elles continuent d’exister dans l’inconscient et cherchent une satisfaction.

Il en résulte le « malaise dans la civilisation » : un conflit entre le Ça, qui réclame la satisfaction des pulsions, et le Surmoi, qui porte les interdictions et les exigences sociales.


☼ La beauté offre une satisfaction indirecte

La sublimation consiste à détourner l’énergie de nos pulsions vers une activité socialement et spirituellement valorisée. L’artiste peut transformer sa violence, sa souffrance ou son désir en œuvre. Le spectateur peut également investir cette œuvre de sa propre énergie libidinale.

La beauté ne chasse donc pas notre violence : elle lui offre une nouvelle forme. Une colère peut devenir musique, une tristesse chanson, un trouble peinture. Pépin insiste sur cette métamorphose : il ne s’agit pas d’éliminer le « mauvais » pour laisser apparaître le « bon », mais de transformer une même énergie vitale.

C’est pourquoi les chansons tristes peuvent nous apaiser lorsque nous sommes tristes : elles nous montrent qu’une souffrance peut devenir une forme, une œuvre, quelque chose de partageable.


☼ La beauté nous fait accepter notre multiplicité

Pépin prend ensuite une certaine distance avec Freud. Peut-être que la beauté ne réconcilie pas véritablement toutes nos contradictions. Elle nous permet plutôt de les entendre simultanément.

Nous pouvons être agressifs et pacifistes, sensuels et spirituels, amoureux et rancuniers. La musique, notamment par sa polyphonie et son rythme, offre une place à ces différentes voix sans exiger qu’elles fusionnent.

La beauté nous sauve alors de l’obligation sociale d’être simples, cohérents et parfaitement identiques à nous-mêmes. Elle accorde un droit d’existence à notre obscurité et à notre pluralité intérieure.


☼ Mais elle ne résout rien définitivement

Pépin est très clair : la beauté n’est pas une thérapie universelle et ne rend pas automatiquement meilleur. Un homme peut être bouleversé par Mozart le soir et se montrer cruel le lendemain.

L’expérience esthétique constitue une pause dans le malaise, non sa disparition. La beauté ne sauve pas au sens où elle réglerait notre existence ; elle nous fait seulement entrevoir la possibilité d’un salut.


La beauté nous réconcilie avec l’inexplicable

Après avoir cherché à comprendre la beauté avec Kant, Hegel et Freud, Pépin reconnaît qu’elle conserve une part irréductible de mystère.

Ce n’est pas un échec de la pensée. Il faut penser aussi loin que possible pour découvrir honnêtement ce qui résiste encore à la pensée. La beauté nous donne alors une expérience heureuse de l’inexplicable : elle nous apprend à aimer ce que nous ne comprenons pas, au lieu de vouloir immédiatement l’expliquer ou le maîtriser.


☼ La beauté est une présence à vivre

Une œuvre ou un paysage ne doivent pas seulement être observés de l’extérieur. Dans les expériences esthétiques les plus fortes, nous entrons dans la musique, dans le tableau ou dans le paysage.

La beauté nous apprend ainsi à habiter le monde. Cette présence est paradoxale : nous habitons pleinement le monde lorsque celui-ci ouvre une fenêtre vers un ailleurs. L’émotion esthétique nous arrache à notre environnement habituel pour nous rendre à un monde plus vaste.


☼ Elle nous apprend à accepter la finitude

La beauté est souvent éphémère : une lumière disparaît, une chanson se termine, une émotion s’éteint. Pourtant, nous ne lui demandons pas toujours de durer.

Elle peut ainsi nous apprendre que la fin d’une chose n’annule pas le fait qu’elle a existé. Une beauté passée demeure comme événement : rien ne pourra faire qu’elle n’ait pas été. Pépin rapproche cette expérience de notre rapport à la mort, à la fragilité de l’amour et à la finitude de toute existence.


☼ Elle nous apprend à aimer sans posséder

Nous voudrions souvent posséder ce que nous aimons. Mais la beauté nous touche intimement sans nous appartenir. Personne ne possède réellement un paysage, une musique ou la puissance d’un tableau.

Elle devient alors une éducation à un amour qui est different que ce que l'on connait souvent : aimer ce qui nous échappe, ce qui conserve sa liberté, sa part inconnue et son mystère.


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Ce livre met en avant que la beauté n’est pas un luxe, un supplément décoratif ou un simple agrément. Elle répond à un besoin existentiel. Elle nous rend momentanément à notre puissance de vivre.


Mais le mot « sauver » doit être compris avec modestie. La beauté ne supprime ni la souffrance, ni les conflits intérieurs, ni les difficultés sociales. Elle ouvre une brèche. Elle suspend le renoncement. Elle nous rappelle qu’une autre manière d’être est encore possible.


Elle nous sauve successivement :

  • de la division intérieure, en nous faisant entrevoir une harmonie

  • de l'enfermement intellectuel, en nous faisant penser avec le corps

  • de l'identité parfois trop étroite, en élargissant notre sensibilité

  • de la culpabilité, en donnant une forme à nos pulsions

  • du désir de maîtrise, en nous réconciliant avec le mystère

  • de la possessivité, en nous apprenant à aimer ce qui nous échappe

  • de l'absence au monde, en intensifiant notre présence.


Pour Charles Pépin, être sauvé par la beauté, ce n’est pas voir sa vie miraculeusement réparée, mais retrouver assez d’élan, de présence et d’espérance pour ne pas la considérer comme fermée…

La beauté ne change peut-être pas immédiatement le cours de notre existence, mais elle peut la rendre plus habitable 🌞🌞🌞🌞🌞


Bonnes réflexions ☁️🤗



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Pépin, C. (2025). Quand la beauté nous sauve. Marabout.

 
 
 

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