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Donner à un regard le temps dont il a besoin

Photo du rédacteur: Sandie
Sandie
29 juil.
3 min de lecture

Elton John a arrêté l'alcool et la drogue en 1990. Il a raconté plusieurs fois la même scène : la première fois où il a regardé une photographie avec des yeux sobres, et où il a eu l'impression de la voir vraiment, pour la première fois. David Furnish raconte que le premier soir où ils se sont rencontrés, à Windsor, ils ont découvert qu'ils aimaient tous les deux la photographie : lui avait des livres sur la table basse, Elton John avait déjà de vrais tirages au mur.


Ce qui a commencé un soir à Windsor, entre deux hommes qui ne savaient pas encore qu'ils allaient tout collectionner ensemble, se retrouve aujourd'hui au centre d'art du jeu de paume pour l'exposition Fragile beauté. Chacun peut alors entrer et s'arrêter, comme moi, devant une photographie qu'il ne connaissait pas une heure plus tôt.



Le parcours commence par la mode : les mannequins lissés d'Irving Penn et d'Horst P. Horst, des poses parfaites, une lumière de studio qui ne laisse rien au hasard. Plus loin, toute une salle de stars de cinéma en noir et blanc, apprêtées, glamour, sorties tout droit d'un magazine des années 1950. Une autre section s'attarde sur le désir et les corps masculins qu'on montrait peu à l'époque. Une dernière traverse l'histoire par le photojournalisme : les marches pour les droits civiques, les militants d'Act Up, les tours qui s'effondrent un matin de septembre.


De tout ce que j'ai traversé ce jour-là, c'est pourtant devant un mur que je suis restée le plus longtemps.



Sur ce mur, cent quarante-neuf tirages aux couleurs saturées par la lumière artificielle des intérieurs de nuit, racontent près de vingt-cinq ans de la vie de Nan Goldin : ses amis, ses amants, des artistes, des personnes trans, des drag queens, des proches emportés par le sida ou par leurs addictions, des deuils, mais aussi des fêtes et des dîners qui s'éternisent. Une soirée ordinaire y côtoie un enterrement. Rien n'y est composé. Rien ne ressemble à ce qu'on appelle d'habitude une belle photographie, et c'est exactement pour ça que j'ai adoré ce mur.


Goldin ne photographiait pas un monde extérieur : elle photographiait les siens, ceux qu'elle aimait, de l'intérieur. C'est peut-être pour ça qu'aucune de ces images ne cherche à être belle. Elles cherchent à être vraies. La beauté, ici, n'a pas grand-chose à voir avec la perfection. Elle est plutôt du côté d'un geste de tendresse saisi dans une chambre où personne d'autre n'était censé entrer, d'un regard qui fuit l'objectif, de corps fatigués, désirants, vulnérables, d'une lumière un peu ratée qui rend la scène émouvante. Goldin ne cherche pas le sensationnel. Elle cherche la vérité des liens humains.


Je n'écris pas un article à chaque exposition que je visite. Mais celle-ci, raconte, sans le vouloir, ce qui m'intéresse depuis que j'écris sur l'otium : ce qui se passe quand on donne à un regard tout le temps dont il a besoin. Aucun autre but que de rester en présence de ce qu'on regarde. Ici, ce temps a duré trente ans, dans l'intimité d'un salon, avant de devenir une exposition partagée à tous.




Fragile beauté. Photographies de la collection de Sir Elton John et David Furnish

Dates : jusuq'au 27 septembre 2026

Adresse : Jeu de Paume, 1 place de la Concorde, Jardin des Tuileries, 75001 Paris

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