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La contemplation est-elle réservée aux riches ?

Photo du rédacteur: Sandie
Sandie
28 juil.
4 min de lecture

J'ai reçu cet été en cadeau pour mon anniversaire 🎁🎂: La Distinction, le roman graphique que Tiphaine Rivière a tiré du classique de Pierre Bourdieu. Je l'ai dévoré en une soirée, incapable de le reposer.


À travers une classe de lycée, une galerie d'adolescents et de familles, on voit apparaître, sans grand discours, comment le fait d'aimer telle musique, tel décor, telle façon d'occuper ses soirées, dépend beaucoup moins de notre personnalité que de la place que nous occupons dans la société. Bourdieu, porté par l'image, devient limpide.


C'était un vrai plaisir de le lire car il m'est souvent venu ce questionnement de me demander si ce n'était pas, au fond, qu'un truc de privilégiés : penser à prendre le temps, contempler, se soucier d'esthétisme. Un luxe réservé à ceux qui n'ont plus, justement, à se soucier de la nécessité.


Alors j'ai regardé un peu plus frontalement le sujet et je vous développe ici les idées sur lesquelles j'ai médité.


Ce que Bourdieu m'oblige à regarder en face

Il y a une thèse chez Bourdieu qu'il appelle la "distance à la nécessité". S'arrêter devant un coucher de soleil, ou goûter une musique pour elle-même et non pour ce qu'elle rapporte, suppose de ne plus avoir à se demander si on mangera demain...


Cette distance, plus ou moins grande selon la place qu'on occupe dans la société, façonne le rapport qu'on entretient avec les choses. Quand la tête est occupée à calculer si le mois va tenir jusqu'au bout, il ne reste plus beaucoup de place pour s'émerveiller d'un ciel ou d'un tableau : le regard se porte alors vers l'utile, le solide, l'immédiat. C'est ce que Bourdieu appelle le "goût de nécessité", qui ne serait pas un défaut de sensibilité chez les classes populaires, mais une intelligence d'adaptation à une vie où chaque heure, chaque euro, compte. À l'inverse, le "goût de luxe", celui qui peut se permettre de trouver une chose belle sans se demander à quoi elle sert, suppose qu'on ait déjà, quelque part, cette distance à la nécessité, ce filet de sécurité sous les pieds.


Si on applique ça tel quel à la contemplation, à la capacité de s'arrêter et de goûter le temps qui passe : oui, cette disponibilité intérieure suppose presque toujours une disponibilité matérielle. Le nier serait malhonnête.


Mais est-ce vraiment la même chose ?

Je veux quand même marquer une différence. Ce que décrit Bourdieu, c'est surtout le loisir cultivé ; celui qu'on affiche, qu'on compare, qui sert justement à se distinguer des autres. Un loisir-signe, un loisir qui se donne à voir. Or ce dont je parle ici, cette disponibilité contemplative, n'a rien d'un signe social. Ce n'est pas quelque chose qu'on montre à quiconque. C'est une disposition intérieure, silencieuse, qui ne demande l'approbation de personne pour exister.


Nous avions évoqué Etty Hillesum. Amsterdam, 1942 : étoile jaune, interdiction des parcs et des magasins, rafles, déportation prochaine et certaine. Aucun jeu social n'est plus possible : plus de public à qui se distinguer, plus de capital culturel à faire fructifier, plus d'avenir dans lequel convertir un quelconque prestige. Et c'est précisément là, au point où toute distance à la nécessité a disparu où la nécessité est devenue absolue, qu'Etty regarde le jasmin fleurir derrière sa fenêtre, avec une densité de présence que des personnes au sommet du confort matériel atteignent, parfois, avec peine. C'est quelqu'un à qui il ne reste plus rien à gagner ni à perdre socialement, et chez qui l'attention au monde persiste malgré tout.


Changer les règles du jeu

Cette présence à soi n'est pas absente chez qui n'a pas de capital : on vient de le voir jusque dans les pires conditions imaginables. Mais dans nos vies ordinaires, hors des situations extrêmes, elle est rendue plus rare, plus fragile, moins reconnue, parfois même honteuse, comme s'il fallait s'excuser de "ne rien faire". C'est ce que Bourdieu appellerait un effet de violence symbolique : une hiérarchie sociale finit par s'incorporer comme une évidence intime, au point que ceux qu'elle prive de temps disponible en viennent eux-mêmes à juger illégitime d'en réclamer. On apprend à certains, très tôt, qu'ils n'ont pas le droit de s'arrêter ; on apprend à d'autres, au contraire, que s'arrêter est une marque de raffinement.


La vraie question n'est donc pas de savoir si cette présence existe chez celles et ceux qui n'ont pas de capital, elle existe, on vient de le voir, jusqu'au bord de l'anéantissement.

La vraie question est de savoir pourquoi nos sociétés organisent si soigneusement sa rareté et son illégitimité, alors que rien, dans la nature humaine, ne l'exigeait. Le temps disponible fonctionne ici comme un capital parmi d'autres : inégalement distribué, inégalement légitimé, et dont la répartition n'a rien de naturel.


Et ça, c'est une question de justice : de répartition du temps, de la sécurité, du droit de ne rien produire un temps sans avoir à se justifier. Une question qui, elle, peut se transformer.


Reconquérir, plutôt que constater

Je n'ai pas envie de vous ajouter un manifeste de plus sur les inégalités, vous les connaissez sans doute déjà, vous les vivez peut-être. Je veux juste vous redonner ceci : ce n'est pas parce que la vie est pleine, empêchée, tendue par la nécessité, que le mouvement vers la présence à soi vous est fermé. Il est peut-être plus court, plus discret, plus difficile à défendre face aux autres et face à vous-même, mais il vous appartient autant qu'à n'importe qui.


Alors la prochaine fois que vous vous accordez du temps dans votre journée, pour bouquiner, vous balader, ou juste respirer, sachez que ce n'est pas un caprice de privilégié. C'est un droit qu'on vous a peut-être appris à ne pas réclamer.


Réclamez-le 🤸🏼‍♂️🕺🏻

1 commentaire


Cynthia
28 juil.

Réflexion super intéressante, merci 😊

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