Les rêveries du promeneur solitaire
- Sandie

- il y a 20 heures
- 3 min de lecture

J’avais pensé la veille que je souhaitais me procurer Les Rêveries du promeneur solitaire. Le lendemain, je pars marcher très tôt le matin, à la fraîche, autour d’un lac. En passant devant la boîte à livres installée juste à côté, j’ai regardé ce qu’il y avait à l’intérieur… et je suis tombée sur Les Rêveries du promeneur solitaire.
J’ai adoré ce petit hasard. Je cherchais Rousseau, et c’est au bord d’un lac, pendant une promenade matinale, que son livre est venu jusqu’à moi. Difficile d’imaginer meilleure manière de commencer cette lecture...

Les Rêveries du promeneur solitaire commencent par une phrase claire :
« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. »
Rousseau écrit dans les dernières années de sa vie. Il se sent rejeté, trahi, poursuivi par l’hostilité des hommes. Il revient souvent sur ses blessures et sur l’injustice dont il pense être victime. Pourtant, au fil des promenades, le livre s’éloigne peu à peu du règlement de comptes... Quelque chose s’apaise... Rousseau marche.
Il quitte la ville, gagne la campagne, observe une plante, s’arrête devant un paysage. Les souvenirs reviennent sans prévenir. Une sensation fait naître une pensée, puis une autre. Le texte avance ainsi, sans véritable ordre. Rousseau ne cherche d’ailleurs pas à construire une théorie. Il veut simplement conserver la trace des mouvements de son âme :
« J’appliquerai le baromètre à mon âme. »
L’image est magnifique. Le baromètre observe les variations du ciel et Rousseau veut reconnaître ses agitations, ses éclaircies, ses accalmies, sans nécessairement les expliquer.
Il précise :
« Je me contenterai de tenir le registre des opérations sans chercher à les réduire en système. »
C’est peut-être ce qui rend les Rêveries si proches de nous. Rousseau ne nous présente pas une pensée parfaitement achevée. Il nous laisse marcher à côté de lui.
Dans la deuxième promenade, il raconte un accident. Un énorme chien lancé devant un carrosse le renverse. Rousseau perd connaissance, puis se réveille à la nuit tombante. Durant quelques instants, il ne sait plus qui il est ni où il se trouve. Il aperçoit seulement le ciel, quelques étoiles et un peu de verdure.
« Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais. »
Il ne ressent encore ni douleur, ni peur, ni inquiétude. Il est seulement présent à ce qui l’entoure. Rousseau oublie qui il est et éprouve simplement le fait d’être vivant, intimement mêlé au monde à côté de lui.
« Je sentais dans tout mon être un calme ravissant, auquel chaque fois que je me le rappelle, je ne trouve rien de comparable dans toute l’activité des plaisirs connus. »
Les pages que j'ai trouvé très touchantes sont celles consacrées à l’île Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. Rousseau n’y passe que deux mois, mais il les considère comme les plus heureux de sa vie. Ses journées y sont simples. Le matin, il part observer les plantes, une loupe à la main. Il examine les fleurs, récolte quelques spécimens, aide parfois les habitants de l’île à cueillir des fruits. Puis, lorsque le temps le permet, il s’échappe seul sur le lac :
« M’étendant tout de mon long dans le bateau les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l’eau. »
Il reste ainsi pendant des heures. La barque avance sans destination. Le mouvement de l’eau le berce. Ses pensées n’ont pas besoin d’aboutir. Elles viennent, se mêlent et disparaissent.
« Le soir, on se promène encore, on respire l’air frais du lac, on rit, on parle, on chante une vieille chanson, puis chacun va se coucher content de sa journée et n’en désirant qu’une semblable pour le lendemain ».
Le bonheur dont parle Rousseau n’est donc pas un moment spectaculaire. Il ne repose ni sur l’intensité ni sur l’accumulation des plaisirs. Il ressemble davantage à un état calme, assez plein pour que rien d’autre ne soit attendu.
« Le bonheur que mon cœur regrette n’est point composé d’instants fugitifs mais un état simple et permanent, qui n’a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme. »
Ce livre est loin d'une solitude mais plutôt cette façon de laisser une journée se déployer sans lui demander d’être exceptionnelle. Marcher, regarder, se souvenir. S’attarder auprès d’une plante ou au bord de l’eau. Et connaître, parfois, le bonheur très simple de ne rien désirer d’autre que l’instant qui est là.
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Rousseau, J.-J. (1972). Les rêveries du promeneur solitaire (S. de Sacy, éd.). Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1782)




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