Je pense la lenteur, mais je ne sais pas toujours la vivre


Depuis plusieurs années, je lis, je cherche, j’écris autour de notre manière de l’habiter. Je m’intéresse à la lenteur, à l’oisiveté, à la présence, à tout ce qui pourrait nous aider à sortir d’un rapport uniquement comptable à nos journées.
Et pourtant. Il suffit parfois que je sois fatiguée. Que je n’aie pas travaillé comme prévu, que la journée avance sans que j’aie produit grand-chose, pour qu’une vieille mécanique se remette en route. "Tu n’as rien fait aujourd’hui". BAM !
Peu importe que mon corps ait demandé du repos. Peu importe ce que j’ai regardé, pensé, ressenti, compris. Peu importe même que je sache intellectuellement qu’une vie ne peut pas être évaluée au nombre de cases cochées dans une journée. À 20 heures, le verdict peut tout de même tomber : journée improductive.
Je défends la lenteur, mais je ne suis pas toujours capable de l’habiter sans culpabilité. J’aime les temps d’otium, tout en ayant parfois encore besoin de me donner la permission de les vivre. Je peux savoir qu’il existe des temps de maturation, de retrait, d’attente, et continuer malgré tout à chercher la preuve visible que ma journée a servi à quelque chose.
C’est depuis cet endroit-là que j’ai lu La Lenteur de Milan Kundera. Un petit roman publié en 1995 qui, derrière son apparente légèreté, touche précisément à quelque chose de notre rapport moderne au temps.

Le plaisir d’aller vite
Le livre commence sur une route. Kundera conduit. Derrière lui, un automobiliste s’impatiente et cherche à doubler. Cette scène très banale l’amène à opposer deux expériences du temps : d’un côté, la vitesse mécanique, qui peut nous éloigner de notre corps et de ce que nous sommes en train de vivre ; de l’autre, la lenteur, qui nous ramène davantage aux sensations et au temps qui passe.
Pour Kundera, la vitesse peut même devenir une forme d’extase : une manière de sortir de soi, presque de sortir du temps.
Cette idée m’a arrêtée, parce que j’associe souvent la vitesse à une contrainte extérieure : trop de travail, trop de rendez-vous, trop de notifications, trop de choses à faire. Mais elle peut aussi être désirée. Remplir une journée, passer d’une tâche à l’autre, répondre, avancer, produire peut procurer un véritable sentiment d’élan. Tout bouge, et nous avec. La vitesse ne nous est donc pas seulement imposée : parfois, nous l’aimons.
Vitesse, mémoire, oubli
Kundera remarque aussi que lorsque nous cherchons un souvenir, nous ralentissons presque instinctivement, tandis que lorsque nous voudrions nous éloigner de quelque chose, nous accélérons. Il en fait une sorte de "mathématique existentielle" : la lenteur du côté de la mémoire, la vitesse du côté de l’oubli.
Je ne sais pas si cette opposition vaut dans toutes les situations, mais elle m’intéresse.
J’aime les journées pleines, le mouvement et l’impression d’avancer, autant que les moments plus lents. Pourtant, je m’aperçois que je ne leur accorde pas toujours la même valeur.
Le plaisir de ne rien faire
Kundera pose alors une question toute simple : où est passé "le plaisir de la lenteur" ? Il évoque ceux qui savent flâner, attendre, rester sans rien faire de particulier.
Ce n’est pas toujours si facile. On peut être allongé sur un canapé et avoir malgré tout l’impression d’être en retard. Prendre un après-midi de repos tout en pensant à tout ce que l’on aurait dû faire. On peut même transformer la lenteur en programme : méditer vingt minutes, marcher dix mille pas, lire trente pages, réussir sa digital detox, dormir huit heures pour être en forme le lendemain.
Même le repos peut alors finir par entrer dans une logique d’efficacité. On ralentit pour récupérer, repartir, être plus performant ensuite. Et il devient parfois difficile de laisser simplement un moment être ce qu’il est, sans chercher à savoir à quoi il sert.
Le petit danseur en nous
Il y a dans le livre une autre figure que j’aime beaucoup : celle du "danseur". Chez Kundera, le danseur aime être vu, montrer une certaine image de lui-même, donner quelque chose à regarder. Je me demande parfois si nous n’avons pas tous un petit danseur en nous, pas forcément pour être admirés, mais parce que nous nous regardons aussi nous-mêmes de l’extérieur.
Ai-je assez travaillé ? Assez lu ? Assez bougé ? Est-ce que ma journée était intéressante ? Est-ce que j’ai quelque chose à raconter ? Même quand personne ne nous regarde, nous pouvons continuer à nous évaluer comme si quelqu’un le faisait.
Les jours où l’on fait peu deviennent alors plus difficiles à apprécier. Je n’ai pas avancé, je n’ai rien produit, j’étais simplement là. Et parfois, cela paraît encore insuffisant.
Donner une forme au temps
Kundera reprend dans son roman une scène de Point de lendemain de Vivant Denon sur une nuit amoureuse qui se déroule lentement : promenade, conversation, attente, détour, rapprochement. Rien n’arrive tout de suite. En prenant leur temps, les personnages vivent chaque étape plus pleinement, et la nuit laisse une trace plus nette dans leur mémoire.
J’aime bien cette idée. Elle invite à regarder une journée autrement : non plus seulement à travers ce que l’on a fait, mais aussi à travers la manière dont on l’a vécue.
Cela ne veut pas dire pour autant que chaque moment lent doit devenir profond ou mémorable. Certaines journées sont ordinaires, fatigantes, sans relief particulier. Elles n’ont pas forcément besoin d’être transformées en expérience extraordinaire. Car il serait assez facile de faire de la lenteur une nouvelle performance : être présente, méditer, contempler, profiter de chaque instant… Une nouvelle manière de vouloir "réussir" son temps.
Vivre avec plusieurs rythmes
À la fin de La Lenteur, Kundera revient à cette opposition entre vitesse et lenteur : un homme quitte la nuit avec le désir d’oublier et d’accélérer, tandis qu’un autre s’éloigne lentement pour rester encore un peu avec ce qu’il vient de vivre.
Ce que je garde du livre n’est donc pas l’idée qu’il faudrait vivre lentement. Plutôt une invitation à regarder les différents rythmes qui traversent nos vies, ce qu’ils nous font vivre et la valeur que nous leur accordons.
Et vous, qu’est-ce qui vous fait dire, le soir, qu’une journée a compté ?
À lire aussi : La vie intense
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Kundera, M. (1995). La lenteur. Gallimard.




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