Quand l’art réintroduit du sens dans l’entreprise
- Sandie Carissan
- il y a 23 heures
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 13 heures
La semaine dernière, j’ai eu l’occasion de vous présenter, l'experience que j'ai vécu avec Sabine Teboul au musée Gustave Moreau.
J’ai souhaité lui consacrer un temps d’échange, afin qu’elle puisse partager sa vision : comment l’art peut ouvrir de nouvelles perspectives dans les organisations, et ce que cette approche permet de remettre en mouvement, tant chez les individus que dans les dynamiques collectives.

Tu dis que l’expérience artistique suspend la logique d’efficacité immédiate. Pourquoi est-il important d’introduire cette forme de " pause " dans des organisations orientées vers la performance ?
« La performance continue finit par s’autoépuiser. »
Dans beaucoup d’organisations, le rythme est très intense et tout est orienté vers le résultat : KPI, délais, optimisation. Tout ce qui compte est ce qui se mesure. Cette logique est nécessaire. Mais lorsqu’elle devient permanente, elle finit par rétrécir le regard.
L’expérience artistique crée un décalage. Pas un arrêt complet, mais un espace de respiration qui permet de reprendre de l’élan.
Quand tout s’accélère, on finit par ne plus vraiment voir ce que l’on fait. On agit, on produit, on optimise… mais on perd peu à peu le lien avec le sens de l’action.
La pratique du regard artistique ralentit le regard. Elle redonne du relief, du discernement, de la justesse. Regarder une œuvre n’est pas un temps mort.C’est un temps vivant et profondément régénérant.
Tu évoques une fatigue plus existentielle qu’opérationnelle. En quoi l’art peut-il répondre à cette perte de sens ?
Beaucoup de collaborateurs que j’accompagne ne sont pas tant fatigués par la charge de travail que par le fait de ne pas être pleinement engagés dans ce qu’ils font.
On gère plus facilement une lourde charge de travail lorsque l’on est motivé qu’une perte de sens.
L’art remet en contact avec l’expérience intérieure. Il fait émerger des questions que l’on prend rarement le temps de se poser :
Qu’est-ce qui me touche ?
Qu’est-ce qui me met en mouvement ?
Qu’est-ce qui me relie aux autres ?
L’art réintroduit du sens parce qu’il ouvre un espace où l’on peut ressentir à nouveau quelque chose pour soi, pour son métier et pour le collectif.
Ce n’est pas une fuite. C’est plutôt un retour à ce qui compte.
Lorsqu’une personne est touchée, quelque chose se remet en mouvement en elle. Et ce mouvement intérieur peut reconnecter ce que je fais avec ce que je suis.

Pourquoi la dimension symbolique est-elle essentielle en entreprise ?
En réalité, elle est essentielle dans toute organisation humaine.
L’être humain comprend le monde à travers des symboles, des images et des récits qui donnent forme à son expérience. C’est ce qui nous permet de donner du sens à ce que nous vivons.
Dans les organisations, cette fonction symbolique apparaît souvent dans la vision, les histoires fondatrices ou les valeurs affichées. Mais elle n’est pas toujours présente dans le quotidien.
Le symbolique permet de dire : voilà ce qui nous unit.
C’est pour cela que les rituels en entreprise (réunions, entretiens, onboarding, moments collectifs) sont importants. Lorsqu’ils sont pensés et soignés, ils renforcent l’appartenance choisie au collectif.
« Une entreprise pauvre en symbolique devient simplement un ensemble de procédures. »
Et cela finit par appauvrir le potentiel du collectif comme celui des individus.
Lorsque cette dimension est ignorée, elle continue pourtant d’agir de manière souterraine : conflits latents, perte de loyauté, désengagement.
L’art crée un espace commun où l’on peut partager du sens sans passer uniquement par des concepts. Il permet d’aborder ce qui est souvent difficile à formuler directement : le pouvoir, la peur, l’ambition, le désir ou la fragilité. Et ce travail symbolique renforce la cohésion d’une manière bien plus durable qu’un simple alignement stratégique.
En quoi la pluralité d’interprétations d’une œuvre aide-t-elle à mieux appréhender la complexité ?
Une œuvre ne donne jamais une seule réponse. Elle ouvre plusieurs chemins.
Dans le monde professionnel, les problèmes sont de plus en plus complexes et rarement réductibles à une solution simple. Pourtant, nous avons été formés à chercher « la bonne réponse ».
Face à une œuvre, chacun perçoit quelque chose de différent. Les interprétations sont multiples, parfois même contradictoires.
Cette expérience entraîne à :
tolérer l’ambiguïté
écouter d’autres points de vue
accepter que la réalité soit plurielle
Et cela devient une compétence stratégique.
Travailler avec une œuvre nous apprend à apprivoiser la complexité sans vouloir la réduire trop vite.
Cela change profondément la manière d’observer, d’écouter et de décider.

Comment la rencontre avec une œuvre développe-t-elle l’attention et la capacité à habiter l’incertitude ?
Une œuvre d’art exige une présence réelle pour être rencontrée.
Il ne s’agit pas de parcourir une slide en diagonale, ni de consommer un contenu en ligne, ni de scroller. Il s’agit de suspendre, pendant un moment, l’envie de répondre ou d’analyser immédiatement.
On observe.On écoute. L’art nous entraîne à rester en présence de ce qui n’est pas immédiatement clair ou confortable. Dans un environnement incertain, cette capacité devient précieuse : rester là, observer, sans chercher à tout contrôler immédiatement. C’est un véritable entraînement à la présence.
À quel moment une initiative artistique devient-elle structurante pour une organisation ?
Une initiative artistique devient structurante lorsqu’elle sert à réfléchir autrement.
Une simple visite au musée peut être agréable et inspirante. Mais pour qu’elle devienne transformatrice, il faut qu’elle soit reliée à une question stratégique réelle.
Par exemple :
Comment coopérons-nous ?
Comment prenons-nous des décisions ?
Quelle culture voulons-nous construire ?
Si l’expérience est accompagnée, si elle interroge la manière d’écouter ou de collaborer, et si elle est suivie d’un temps de mise en mots, alors elle peut produire une transformation. Parfois discrète. Parfois inconsciente. Mais souvent profonde. La clé est de créer un pont explicite entre l’expérience vécue et la réalité du travail.
Comment la vulnérabilité peut-elle trouver sa place dans des environnements très rationnels comme l’entreprise ?
Le sensible n’est pas l’ennemi de la rationalité. Nous sommes composés des deux. Dans l’entreprise, on valorise la clarté, l’analyse et la décision argumentée. C’est indispensable. Mais croire que nous décidons uniquement de manière rationnelle est une illusion.
Le sensible est déjà là.
La question n’est pas de savoir s’il existe, mais s’il est reconnu ou ignoré. Quand on nie cette dimension, elle agit en coulisses : passivité agressive, cynisme, rigidité. À l’inverse, lorsque les équipes peuvent exprimer des perceptions différentes, elles deviennent souvent plus libres, plus engagées et prennent de meilleures décisions. La vulnérabilité permet de sentir ce qui est important, ce qui mérite attention.
L’art réactive cette sensibilité, mais dans un cadre symbolique et sécurisé. Et lorsqu’il est bien utilisé, le sensible n’affaiblit pas l’organisation : il l’humanise et la renforce.
Qu’est-ce que l’art peut rouvrir chez une personne et dans un collectif ?
Deux choses très concrètes : la capacité d’étonnement et l’élan.
Beaucoup de collaborateurs finissent par se blaser. Ils ne s’étonnent plus. Et lorsqu’on ne s’étonne plus, on ne questionne plus. On reproduit. Le geste devient automatique. L’art régénère le regard. Il réactive cette question simple mais puissante : "Et si nous regardions les choses autrement ?"
Un collaborateur qui retrouve cet élan ne se contente plus d’exécuter : il contribue.
À l’échelle d’un collectif, cela transforme profondément la qualité de l’engagement.
Comment éviter que ces démarches artistiques ne deviennent simplement cosmétiques ?
Une démarche artistique en entreprise n’a de sens que si elle est sincère.
Quatre conditions sont essentielles :
une intention claire reliée à une problématique réelle
un cadre sécurisé pour les participants
un temps d’élaboration après l’expérience
un engagement sincère du leadership
Si la direction n’est pas prête à être elle-même touchée, la démarche restera superficielle.
L’art ne supporte pas le cynisme. Il repose sur l’authenticité.
Si tu devais résumer ta vision en une phrase ?
« L’art rend les organisations plus vivantes et c’est de cette vitalité que naît une performance plus juste et plus durable. »
L’expérience artistique développe aussi une capacité devenue rare : prendre du recul sans se couper de ce que l’on ressent. Non pas parce que l’on ressent moins, mais parce que l’on apprend à accueillir davantage. Dans un monde saturé d’informations et de sollicitations, où l’attention est constamment fragmentée, l’art cultive quelque chose de précieux : la capacité d’être pleinement présent, d’observer et de ressentir. Et aujourd’hui, cette qualité devient presque un avantage stratégique.



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