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Pourquoi nous débordons dans un monde qui ne manque de rien ?

  • Photo du rédacteur: Sandie Carissan
    Sandie Carissan
  • il y a 2 jours
  • 3 min de lecture

Nous n’avons jamais eu autant.


Jamais autant d’objets, d’images, de sollicitations, de possibilités. Jamais les destinations, les contenus, les goûts et les expériences n'ont été aussi nombreux. Et pourtant, jamais peut-être nous ne nous sommes sentis aussi débordés.

Dans Saturation. Un monde où il ne manque rien, sinon l’essentiel, Renaud Hétier pose un constat sans équivoque : le défi de notre époque n'est plus la pénurie, mais la surabondance. Nous souffrons d’excès.


Je vous invite cette semaine à explorer ce livre génial en quatre articles.



Du manque à l’excès : un basculement anthropologique

Depuis des millénaires, nous avons vécu dans un monde de rareté. Puis est venue la modernité industrielle, qui a tout bouleversé. Le capitalisme d’aujourd’hui repose sur une idée simple : produire toujours plus, vendre sans cesse, consommer sans limite.


Mais cette course au "toujours plus" ne fonctionne qu’à une condition : entretenir en nous un désir constant, sans cesse renouvelé…


Peu à peu, ce désir a changé de nature. Il ne cherche plus à nous élever, mais simplement à amasser. Il ne comble plus un manque, il le masque.


Alors, une nouvelle logique s’installe : pour accumuler davantage, il faut aller plus vite. L’accélération devient ainsi le moteur silencieux de nos vies. Elle nous permet d’enchaîner les expériences, de multiplier les activités, d’absorber toujours plus d’objets et de stimulations.


Mais cette fuite en avant a un prix.


Au lieu d’apaiser un vide intérieur, on recherche sans cesse de nouvelles stimulations. Et au bout du compte... C'est l’épuisement, la saturation.


L’accélération n’est qu’une partie du problème

On serait tenté de croire que cette délicate situation vient principalement de la vitesse, de l’accélération du temps décrite par Hartmut Rosa.

Renaud Hétier va plus loin.

Il montre que la saturation est également spatiale et matérielle :

  • Trop d’objets dans les maisons

  • Trop d’informations dans l’esprit

  • Trop de signaux pour les sens

  • Trop de déchets sur la planète

Nous n’occupons pas seulement le temps. Nous encombrons l’espace. Et nous devenons étrangers à nous-mêmes dans cet envahissement.


Le plein qui produit le vide

C’est ici que la thèse devient très intéressante.

Le trop-plein débouche paradoxalement sur un sentiment de vacuité. Plus on se remplit, moins on ressent, moins on désire, moins on est disponible.


Cette saturation produit une atrophie de l’élan : l'auteur explique qu'elle étouffe la capacité de l'individu à être authentiquement présent et à laisser surgir quelque chose de soi. Ce "vide créateur", nécessaire à la vie de l'esprit, est remplacé par un encombrement qui mène à :


  • Une incapacité de penser : Un esprit saturé est mis "hors d'état de penser" et de se donner ses propres objets d'attention. Il ne fait plus que réagir à des stimuli externes.

  • Une perte de résonance : En suivant Rosa, Hétier note que ce bruit permanent nous empêche d'être attentifs à un monde qui nous "parle", ce qui donne pourtant son sens à l'existence.


Au fond, nous multiplions les activités par "peur du vide" ou de la vacance. Or, cette stratégie serait contre-productive : c'est justement à partir du vide que la pensée et l'être peuvent "advenir" et "devenir". En fuyant ce vide, nous fuyons notre propre capacité de renouvellement.


Un monde comblé, des existences épuisées

Burn-out, fatigue chronique, dispersion mentale, perte d’attention : ce ne sont pas de simples pathologies individuelles. Ce sont les symptômes d’une civilisation saturée : quand tout est possible, plus rien n’est essentiel.


La question que pose Hétier est existentielle : que se passe-t-il lorsque le plein devient une stratégie pour éviter le vide ?



Nous verrons demain comment cette saturation ne touche pas seulement nos vies, mais nos sens eux-mêmes, jusqu’à nous rendre progressivement insensibles à force de stimulations.



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Hétier, R. (2023). Saturation : Un monde où il ne manque rien, sinon l’essentiel. Paris : Éditions Premier Parallèle.



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