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Saturation des sens : à force de stimulations, devenons-nous insensibles ?

  • Photo du rédacteur: Sandie Carissan
    Sandie Carissan
  • il y a 14 heures
  • 4 min de lecture

Après avoir évoqué une société submergée par l’accumulation et le débordement, une autre interrogation émerge...

Et si la saturation ne générait pas seulement de la fatigue… mais aussi une certaine forme d’insensibilité ?


Autrement dit : et si le véritable problème n’était pas que nous ressentions trop, mais que nous ne ressentions presque plus ?


C’est précisément à ce niveau fondamental (celui du corps et des sens) que Renaud Hétier situe le véritable tournant. Car la saturation ne se contente pas d’affecter nos modes de vie ou nos rythmes : elle transforme en profondeur notre manière de percevoir le monde.




Trop de bruit pour entendre

Aujourd'hui, le silence est devenu une anomalie. Nous baignons dans une nappe sonore ininterrompue : le ronronnement des moteurs qui sature l'espace, la musique forcée dans les rues, et ce petit signal de nos smartphones qui nous "réquisitionne" à chaque instant.


Ceci souligne un paradoxe frappant : ce vacarme n'élargit pas notre écoute, il l’asphyxie. À force de subir cette surenchère, nos sens finissent par s'engourdir pour se protéger.


Mais pourquoi ce besoin de faire "toujours plus de bruit" ? L'auteur y voit une stratégie de fuite. On remplit l'espace sonore pour ne pas s'entendre penser, pour masquer ce vide intérieur qui nous effraie. À force d'être enveloppés de bruits, nous nous y habituons au point que le silence devient inquiétant ou angoissant. Il note même que les bruits de la nature (chant du coq, oiseaux à l'aurore) peuvent être perçus comme une "violence" par celui qui n'est plus habitué qu'au bruit urbain.


Trop d’images pour voir

On pourrait croire que voir plus, c’est voir mieux. Pourtant, le règne absolu des écrans produit l’effet inverse. Nous sommes assaillis par un flux visuel ininterrompu (publicités agressives, vidéos en boucle, mises en scène de soi sur les réseaux) qui ne nous laisse plus une seconde de répit.


L'auteur analyse ce phénomène ; une image saturée est une image "sans reste". Elle est lisse, explicite, elle montre tout. En voulant tout exposer, elle supprime la profondeur et, surtout, elle tue le mystère.


C’est là que le bât blesse pour notre vie intérieure. L’imaginaire a besoin de vide, de manque et de suggestion pour se déployer. Si l'image ne laisse aucune place à l'invisible, notre capacité à rêver et à interpréter s'atrophie. Nous ne regardons plus, nous consommons de la surface.


À force de vivre dans ce monde du "tout-visible", nous perdons le goût de la découverte. Quand l'image sature l'espace mental, elle finit par faire écran entre nous et la réalité. On finit par ne plus rien voir, précisément parce qu'il n'y a plus rien à chercher derrière ce qui nous est imposé.


Trop de goût pour savourer

La saturation ne s'arrête pas à nos portes ; elle s'invite à notre table et finit par coloniser nos corps. Aujourd'hui, l'industrie ne se contente plus de nous nourrir, elle nous bombarde d'intensités : sucre omniprésent, gras saturés, exhausseurs de goût systématiques. On ne cherche plus la finesse d'un arôme, mais le "choc" sensoriel.


Dans l'ouvrage, ce phénomène est analysé comme une forme de remplissage qui finit par se retourner contre nous. À force d'être exposées à cette surenchère, nos papilles saturent. On entre alors dans un cercle vicieux : le goût s'émousse, la perception s'efface, et il faut toujours plus de sucre ou de sel pour espérer "sentir" encore quelque chose.


C’est le grand paradoxe de la saturation : l’excès de sensation conduit inévitablement à l’insensibilité. Ce qui était censé nous donner du plaisir finit par nous anesthésier.

Au lieu de savourer - ce qui demande une forme de retenue, une attention à la nuance - nous nous contentons de combler un vide. Le repas devient un acte de "calage" mécanique.


En saturant notre corps de saveurs industrielles, nous perdons la capacité de goûter la simplicité du monde, cette "fadeur" créatrice qui, pour Hétier, est pourtant la condition nécessaire pour retrouver le sens véritable des choses.


La logique de l’anesthésie

Renaud Hétier nous expose comment la saturation des sens obéit à une certaine logique :

  1. Recherche d’intensité : Une quête de surexcitation et d'activités démultipliées pour se sentir exister.

  2. Accoutumance : Le passage du "plein" au "trop-plein", où un "petit plus" en entraîne un autre sans fin.

  3. Augmentation des doses : Une multiplication des objets et des signaux (bruit, images, nourriture) pour compenser une vacuité intérieure.

  4. Désensibilisation : L'anéantissement de la disponibilité sensible ; à force d'être surstimulé, le sujet finit par ne plus rien ressentir.


Cette course à l'intensité, qu'elle passe par nos oreilles, nos yeux ou nos assiettes, ne nous rend pas plus vivants ; elle nous insensibilise.


°


Je n'ai jamais autant pris la mesure de cette saturation, tant cet ouvrage, m'a amené à penser des éléments concrets de ma vie... Et pourtant ce n'est pas terminé. Nous explorerons dans le prochain article comment cette saturation sensorielle se matérialise dans nos lieux de vie, transformant nos intérieurs en remparts contre le vide.



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Hétier, R. (2023). Saturation : Un monde où il ne manque rien, sinon l’essentiel. Paris : Éditions Premier Parallèle.

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