Ce que le vide révèle de nous
- Sandie Carissan
- 17 janv.
- 3 min de lecture

Si notre époque a peur du vide, c’est peut-être parce que le vide dit quelque chose de nous que nous préférerions ne pas entendre.Le vide n’est pas seulement un manque extérieur à corriger ; il est une expérience intérieure qui met en jeu notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au désir.
Dans Le vide qui est en nous, Hélène L’Heuillet ne décrit pas le vide comme une abstraction philosophique, mais comme une épreuve subjective. Une épreuve qui ne se laisse ni dominer ni éliminer, et qui pourtant structure silencieusement l’existence.
Une vie peut être pleine et pourtant vide
Nous confondons souvent deux formes de vide. Il y a le vide visible, celui du manque matériel, du temps inoccupé, de l’absence manifeste. Mais il existe un autre vide, plus discret, plus profond : celui qui peut cohabiter avec une vie apparemment remplie.
Routines installées, confort assuré, journées occupées, relations stables : rien ne manque objectivement. Et pourtant quelque chose ne circule pas. Une impression d’étouffement, de répétition, de vie à côté de soi. Ce vide-là n’est pas immédiatement perçu comme tel. Il se dissimule dans l’habitude, dans l’anesthésie douce du quotidien.
C’est souvent lorsque ce système se fissure ; dans un déplacement, un silence inhabituel, une nuit d’insomnie, un paysage qui s’ouvre que le vide se révèle. Non pas comme un trou qui aspire, mais comme un espace soudain mis au jour.
Le vide comme seuil
Pour rendre cette idée sensible, Hélène L’Heuillet s’appuie sur une nouvelle d’Albert Camus, La Femme adultère. Elle y raconte l’histoire d’une femme, Janine, dont la vie est en apparence stable et confortable, mais intérieurement figée. Rien ne va mal, et pourtant quelque chose manque sans qu’elle puisse d’abord le nommer.
Lors d’un voyage, Janine se retrouve face à l’immensité du désert, de nuit, dans le silence et le froid. Cette confrontation pourrait être vécue comme angoissante, voire vertigineuse. Mais il ne se passe rien de spectaculaire. Elle ne s’effondre pas. Elle ne fuit pas. Elle reste là.
Ce que Camus décrit, et que L’Heuillet analyse avec précision, c’est un arrêt. La course habituelle de la vie (les habitudes, les rôles, les automatismes) se suspend. Le vide ne détruit pas le personnage ; il interrompt le mouvement par lequel elle se tenait à distance d’elle-même.
C’est en ce sens que le vide devient un seuil. Il ne s’agit ni d’une chute ni d’une révélation mystique, mais d’un passage intérieur. Un espace s’ouvre, là où jusque-là tout était compact, refermé, saturé. Dans cet espace, Janine ne reçoit aucune réponse toute faite. Elle ne découvre pas un sens clair à sa vie. Elle reconnaît simplement ceci : quelque chose manquait, depuis longtemps.
Et surtout, ce manque n’apparaît plus comme une erreur à réparer ou une faute à corriger. Il est reconnu comme faisant partie de l’existence même. Le vide cesse alors d’être une menace. Il devient un lieu possible celui à partir duquel un rapport plus juste à soi, aux autres et au désir peut commencer à se dessiner.
Le désir naît du vide reconnu
Le vide devient insupportable lorsqu’il est nié. Lorsqu’il est reconnu, il peut devenir fécond.
Le désir, explique L’Heuillet, ne naît pas du plein mais du manque assumé. Non du manque à combler immédiatement, mais du manque comme espace ouvert. Là où tout est rempli, occupé, saturé, le désir se réduit à la répétition ou à la compulsion. Là où un vide est maintenu, quelque chose peut advenir.
C’est souvent ce vide que nous cherchons à faire taire : par l’activité incessante, par la consommation, par le remplissage du temps ou du corps. Ces stratégies ont une fonction défensive. Elles évitent la confrontation à une question plus profonde : de quoi ce vide est-il le signe ?
Ne pas fuir trop vite
Faire l’expérience du vide ne signifie pas s’y abandonner, encore moins le glorifier.
Il ne s’agit pas de se précipiter vers l’angoisse ni de cultiver volontairement le manque. Il s’agit de ne pas fuir trop vite.
Supporter un instant de vide, c’est accepter de ne pas savoir immédiatement quoi faire, quoi vouloir, quoi devenir. C’est tolérer une suspension. Un temps sans réponse. Dans cet intervalle, quelque chose peut se déplacer.
Le vide révèle alors non pas un déficit, mais une possibilité : celle de se rencontrer autrement que sous la pression de l’utilité, de la performance ou du plein.
Dans le prochain article, nous verrons comment notre rapport contemporain au vide se manifeste concrètement dans nos façons de vouloir « faire de la place » notamment à travers l’obsession du tri, du désencombrement et de la suppression et pourquoi cette volonté de tout alléger peut paradoxalement appauvrir notre vie intérieure.
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L’Heuillet, H. (2024). Le vide qui est en nous. Paris : Albin Michel.




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