Le vide comme condition de liberté
- Sandie Carissan
- 19 janv.
- 3 min de lecture

Le vide ne concerne pas seulement notre vie intérieure, nos objets ou notre rapport au désir. Il engage aussi notre manière de vivre ensemble. Dans Le vide qui est en nous, Hélène L’Heuillet montre que le vide est une question politique, au sens le plus profond du terme : il touche aux conditions mêmes de la pensée, du langage et de la liberté.
Une société qui ne tolère plus le vide est une société qui rend la pensée difficile.
Une société saturée
Nous vivons dans un monde saturé. Saturé d’images, de paroles, d’informations, d’analyses, d’opinions. Rien ne doit rester vide trop longtemps. Chaque silence appelle un commentaire. Chaque événement doit être immédiatement expliqué, interprété, évalué.
Cette saturation donne l’illusion d’un monde riche, dense, vivant. Mais elle produit souvent l’effet inverse : elle empêche la distance, le recul, l’hésitation. Elle ne laisse plus de place à ce qui ne se formule pas immédiatement.
Or penser suppose un vide.Un intervalle entre ce qui arrive et ce que nous en disons. Un temps où le sens n’est pas encore fixé.
Le langage vidé de l’intérieur
L’Heuillet insiste sur un point essentiel : le vide peut aussi être produit par le langage lui-même. Non pas par le silence, mais par l’excès de mots.
Lorsque les mots sont répétés, instrumentalisés, simplifiés à l’extrême, ils perdent leur épaisseur. Ils continuent de circuler, mais ils ne portent plus de pensée. Le langage devient alors un outil de remplissage : il occupe l’espace sans ouvrir de sens.
Ce phénomène n’est pas anodin. Un langage vidé de sa substance rend le désaccord difficile, la nuance suspecte, le doute inconfortable. Il ne laisse plus de place à l’indécidable, au non-savoir, à la complexité.
Le vide nécessaire à la pensée est remplacé par un bruit continu.
Le vide comme espace démocratique
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la démocratie n’a pas besoin de certitudes pleines, mais d’espaces vides.Des espaces où l’on peut ne pas être d’accord. Où l’on peut suspendre son jugement. Où l’on peut reconnaître que tout n’est pas immédiatement clair.
Le vide est ce qui empêche la clôture totale du sens. Il garantit que rien n’est définitivement fixé, que tout reste discutable, revisitable, transformable.
Une société qui refuse le vide cherche à tout maîtriser. Une société qui accepte le vide accepte aussi l’incertitude, la pluralité, la conflictualité non violente.
Retrouver l’otium
Penser le vide politiquement, ce n’est pas prôner le retrait ou l’inaction.C’est défendre des espaces d’otium : des temps non saturés, non immédiatement productifs, non colonisés par l’urgence. Ces espaces sont fragiles. Ils ne se décrètent pas. Ils se protègent.Ils existent dans la lecture lente, la conversation sans objectif, la réflexion qui n’aboutit pas tout de suite, le silence qui n’est pas comblé.
Le vide, ici, n’est pas une absence à réparer, mais une condition à préserver.
Habiter le vide
Ce parcours en quatre articles ne vise pas à résoudre la question du vide.Hélène L’Heuillet ne propose ni méthode ni solution. Elle invite à un déplacement : passer de la peur du vide à une relation plus juste avec lui.
Le vide ne se supprime pas. Il ne se fabrique pas. Il ne se remplit pas.
Il se reconnaît, se supporte, parfois se traverse.
Dans un monde qui confond sans cesse le plein avec le sens, habiter le vide devient un acte discret mais essentiel. Un acte de liberté.
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L’Heuillet, H. (2024). Le vide qui est en nous. Paris : Albin Michel.




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