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Notre époque a peur du vide

  • Photo du rédacteur: Sandie Carissan
    Sandie Carissan
  • 16 janv.
  • 4 min de lecture

J’ai beaucoup aimé Le vide qui est en nous d’Hélène L’Heuillet. Il prend au sérieux une expérience que notre époque cherche constamment à éviter : celle du vide.

Ce livre ne parle pas du vide comme d’un concept abstrait ni comme d’un simple manque à combler, mais comme d’une dimension constitutive de la vie humaine, intime autant que politique. Il met des mots précis sur un malaise diffus : notre incapacité croissante à supporter les intervalles, les silences, les temps morts, les absences.

C’est pourquoi j’ai choisi d’en proposer ici une traversée en quatre articles pour en déployer certains axes essentiels, en résonance avec les questions de temps, de disponibilité et d’otium qui traversent déjà ce blog.

Ce premier texte s’arrête sur un constat fondamental : notre époque a peur du vide. Peur au point de vouloir le supprimer partout où il se manifeste, souvent sans même le reconnaître.


Le vide n’est pas le néant

L’une des confusions majeures qu’analyse Hélène L’Heuillet consiste à assimiler le vide au néant. Cette assimilation est ancienne, mais elle est devenue aujourd’hui réflexe. Or le vide n’est pas rien. Il n’est pas l’absence totale d’être, mais un espace non compact, non saturé, non clos.


Historiquement déjà, Pascal s’opposait à l’idée selon laquelle le vide serait impensable ou monstrueux. Il refusait de le réduire à un simple non-être. Le vide n’est pas une négation de l’existence, mais une modalité de l’espace et, par déplacement, une modalité de l’expérience humaine.


Le vide qui est en nous n’est donc pas un défaut psychologique ni un manque pathologique. Il est constitutif de la subjectivité. Avant même que nous le conceptualisions, nous entretenons déjà une relation au vide. Cette relation est première. Elle précède les discours que nous produisons pour l’expliquer.


Le plein comme idéal contemporain

Si le vide est devenu insupportable, c’est que le plein est devenu un idéal.

Un idéal rarement interrogé, mais omniprésent.


Plein du temps : des agendas remplis à l’excès, où chaque interstice devient suspect.

Plein de l’espace : des lieux saturés d’objets, de stimulations, de signes.

Plein du langage : des flux continus de paroles, d’opinions, d’informations.

Plein de soi : l’injonction à être performant, cohérent, accompli, sans faille.


Ce plein est présenté comme protecteur. Il promet sécurité, maîtrise, continuité. Pourtant, explique Hélène L’Heuillet, il constitue une source majeure d’aliénation.

Le plein ne libère pas ; il enferme. Il empêche la respiration, le recul, l’écart. Il supprime les conditions mêmes du désir.


Car le désir ne naît pas de la satisfaction immédiate, mais du manque reconnu. Lorsque tout doit être rempli, lorsque l’ennui est chassé à tout prix, lorsque le silence devient angoissant, le désir ne peut plus se déployer. Il se transforme en agitation, en consommation, en répétition sans ouverture.


Le vide comme expérience subjective

Le livre ne traite pas du vide en général, mais du vide qui est en nous. Ce déplacement est décisif. Parler du vide « en général » revient à l’observer de l’extérieur, comme un objet théorique ou scientifique. Or le vide ne peut être surplombé. Il se vit.


Le vide subjectif prend de multiples formes : le manque, l’absence, la solitude, le silence, la perte. Il surgit dans les moments de crise, de deuil, d’ennui profond, mais aussi parfois de paix ou de soulagement. Il peut être vécu comme angoisse, mais aussi comme ouverture.


Nous fuyons ce vide précisément parce qu’il nous confronte à une division intérieure. Il révèle que nous ne sommes pas compacts, pas totalement remplis, pas pleinement coïncidents avec nous-mêmes. Cette non-coïncidence est difficile à supporter dans une culture qui valorise la performance et la cohérence continue. Pourtant, c’est dans cet espace vide que se joue quelque chose d’essentiel : la possibilité de se rencontrer soi-même.


Cesser de fuir

L’erreur n’est pas d’éprouver le vide, mais de vouloir l’abolir. Nous tentons de le combler par des objets, des activités, des discours, parfois par la nourriture ou par la consommation d’images et d’informations. Ces tentatives ne font pas disparaître le vide ; elles en déplacent les effets et en renforcent l’angoisse.


Hélène L’Heuillet ne propose ni exaltation naïve du vide ni injonction à l’austérité. Elle invite à une pacification du rapport au vide. Il ne s’agit pas de s’y jeter ni de le nier, mais de reconnaître qu’il est déjà là, et qu’il constitue une condition de la vie subjective.


Le vide n’est pas ce qui empêche de vivre ; il est ce qui rend la vie possible autrement que comme simple enchaînement de remplissages.


Dans une époque qui confond le plein avec le sens, penser le vide devient un geste critique. Un geste discret, mais décisif. Il ouvre un espace où l’otium - le temps non saturé, non immédiatement productif, non colonisé - peut à nouveau trouver sa place.


Dans le prochain article, nous verrons plus précisément ce que le vide révèle de nous lorsqu’il cesse d’être fui et devient expérience, seuil et possibilité de transformation.



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L’Heuillet, H. (2024). Le vide qui est en nous. Paris : Albin Michel.



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