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Faire le vide : une promesse à interroger

  • Photo du rédacteur: Sandie Carissan
    Sandie Carissan
  • 18 janv.
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 22 janv.



Après avoir fui le vide, puis tenté de le comprendre, notre époque semble vouloir désormais le produire volontairement. Faire le vide. Alléger. Désencombrer. Éliminer.

Ces mots circulent aujourd’hui comme des promesses de liberté.

À première vue, l’intention paraît saine : trop d’objets, trop de sollicitations, trop d’accumulation. Il faudrait respirer, retrouver de l’espace. Pourtant, dans Le vide qui est en nous, Hélène L’Heuillet invite à regarder de plus près cette volonté frénétique de suppression. Car vouloir faire le vide n’est pas toujours une manière juste d’habiter le vide.


Le grand débarras comme symptôme

Le désencombrement contemporain se présente souvent comme une réponse au trop-plein des sociétés d’abondance. Nous possédons trop de choses, dit-on, et ces choses nous encombrent autant mentalement que matériellement. Jeter devient alors un acte libérateur.

Mais que cherchons-nous réellement à éliminer lorsque nous jetons ? Des objets, bien sûr, mais aussi, parfois, des attachements, des traces, des temps passés, des possibles non advenus.

Le geste de jeter est rarement neutre. Il n’est pas seulement pratique ; il est chargé d’une vision du monde. Une vision dans laquelle seules compteraient l’utilité immédiate, la fonctionnalité présente, l’efficacité mesurable.


Quand l’utilité devient un absolu

Hélène L’Heuillet critique ici une logique profondément utilitariste. Selon cette logique, une chose doit servir, ici et maintenant. Si elle ne sert pas, ou plus, elle devient superflue, voire coupable. Il faudrait alors s’en débarrasser sans scrupule.

Or une grande partie de notre vie intérieure ne relève pas de l’utile.Les livres non encore lus, les objets hérités, les cadeaux imparfaits, les souvenirs modestes n’ont pas toujours de fonction claire. Ils ne produisent rien. Et pourtant, ils tiennent quelque chose.

Ces choses constituent des points d’ancrage symboliques. Elles relient le présent à un passé, parfois à un futur incertain. Elles laissent ouverte la possibilité d’un autre usage, d’un autre sens, d’un autre moment. Les supprimer au nom de l’efficacité, c’est réduire le temps à l’instant, et la vie à ce qui est immédiatement exploitable.


Faire de la place, mais pour quoi ?

On affirme souvent que jeter permet de « faire de la place ».Mais encore faut-il se demander : de la place pour quoi ?

Si le vide créé sert uniquement à accueillir de nouveaux objets, de nouvelles consommations, alors il ne s’agit pas d’un véritable vide, mais d’un simple cycle d’accumulation accélérée. Le plein revient aussitôt, plus vite, plus dense.

Le vide, dans ce cas, n’est pas habité. Il est instrumentalisé.

À l’inverse, le vide dont parle L’Heuillet n’est pas un espace à remplir rapidement, mais un espace à laisser être. Un espace où quelque chose peut advenir sans être immédiatement programmé.


Les choses comme demeures du sens

Certains objets jouent un rôle discret mais essentiel : ils abritent des fragments de notre histoire, des liens, des affects, parfois des parts non conscientes de nous-mêmes. Ils ne parlent pas, mais ils tiennent.

Jeter sans discernement, c’est risquer de se priver de ces médiations silencieuses. Non par nostalgie excessive, mais parce que la subjectivité a besoin de supports. Nous ne vivons pas dans un monde entièrement abstrait. Nous avons besoin de formes, de traces, de continuités.

Le vide n’est pas dehors, dans les placards ou sur les étagères.Il est déjà en nous. Et la question n’est pas de le fabriquer artificiellement, mais de savoir comment nous entrons en relation avec lui.


Le danger d’un vide sans épaisseur

Lorsque tout est réduit à sa valeur d’usage, lorsque rien ne peut être conservé pour plus tard, pour « un jour », pour une hypothèse incertaine, le monde s’appauvrit. Il devient lisse. Sans aspérités. Sans réserves de sens.

Ce vide-là n’est pas libérateur. Il est stérile.

Hélène L’Heuillet rappelle que certaines pertes sont nécessaires, mais qu’il existe une différence décisive entre accepter la perte et détruire ce qui fait trace. La première ouvre à la subjectivité ; la seconde la dessèche.

Dans le prochain article, nous verrons que cette difficulté à faire une place au vide ne concerne pas seulement notre vie intime ou domestique, mais aussi notre rapport collectif au langage, à la pensée et à la démocratie.



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L’Heuillet, H. (2024). Le vide qui est en nous. Paris : Albin Michel.

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