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ENTRETIEN avec Renaud Hétier

  • Photo du rédacteur: Sandie Carissan
    Sandie Carissan
  • 17 avr.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 23 avr.



Après avoir présenté sur le blog son ouvrage en quatre partie : Saturation. Un monde où il ne manque rien, sinon l’essentiel, j’ai eu la chance de m’entretenir avec le philosophe et chercheur Renaud Hétier. Dans cet échange, il revient sur la genèse de son livre et nous invite à repenser notre rapport au temps, au vide, à l’éducation et à la présence au monde.


Qu’est-ce qui vous a conduit à formuler l’idée que nous ne manquons de rien, mais que nous débordons ?

Cette idée est née à la fois d’un sentiment personnel et d’une préoccupation intellectuelle de longue date. Je suis particulièrement sensible au phénomène de la saturation, que je supporte mal. Le fait d’être débordé professionnellement, par exemple, tend à m’asphyxier et m’empêche de disposer d’espaces-temps suffisamment dégagés. Ce sentiment oppressif d’accaparement m’a conduit à réfléchir.

Lorsque j’ai entrepris de théoriser cette question, je me suis aperçu que j’en avais déjà évoqué les contours dans des travaux antérieurs, comme autant de petits cailloux semés en chemin. Cela témoignait déjà de mon intérêt pour ce phénomène.


Dans votre ouvrage, vous évoquez la notion de “foyer-forteresse”. Nos maisons sont-elles devenues des lieux d’accumulation plutôt que de véritables espaces à habiter ?

Il s’agit d’un phénomène relativement récent. Pendant longtemps, nos ancêtres vivaient avec peu de biens matériels. On habitait ensemble avant tout. Les individus partageaient leur quotidien, racontaient des histoires, chantaient et transmettaient leurs expériences.

Aujourd’hui, nous cohabitons davantage que nous ne vivons ensemble. Le numérique accapare chacun d’entre nous, enfants comme parents. La maison, autrefois lieu de vie et de relations, devient parfois un espace saturé d’objets et d’écrans.


Vous évoquez également l’idée de faire venir le monde chez soi. Le virtuel a-t-il transformé notre rapport à la réalité ?

Oui, à condition d’accepter que le monde soit réduit à sa dimension visuelle. Nous voyons des images du monde, mais nous ne l’expérimentons plus corporellement. L’expérience sensible implique nécessairement des limites : je ne suis que là où je me trouve.

Le virtuel, en revanche, offre une puissance d’extension et de rapatriement : il étend notre accès au monde tout en le faisant entrer chez nous. Mais cette extension se fait au détriment de la qualité de l’expérience. Les adolescents, par exemple, passent en moyenne plus de six heures par jour devant les écrans, souvent au détriment des rencontres réelles.

Comment préserver la capacité d’émerveillement des enfants dans une société qui cherche à capter leur attention dès le plus jeune âge ?

Nous vivons dans une culture qui confond attention et excitation. On croit maintenir l’attention en la stimulant sans cesse. Cette logique se retrouve jusque dans l’éducation.

Or, il faudrait faire exactement l’inverse : réinstaurer de longs temps d’attention. Mon expérience du conte en témoigne. Une simple parole, sans support visuel, suffit à captiver les enfants. Cela montre que l’attention n’a pas besoin d’être surexcitée pour exister.

À l’école, il est essentiel de redonner droit à la concentration, à la rêverie et à la pensée.


Le vide peut être angoissant. Comment apprendre à l’habiter et à en faire un espace fertile ?

Le vide est une épreuve nécessaire. Il engendre d’abord l’ennui, puis parfois l’angoisse. Mais il permet aussi de découvrir sa capacité créatrice.

Lorsque l’on traverse cette expérience, on accède à une créativité authentique. Il faut donc instaurer des espaces-temps dégagés, dès l’enfance. Derrière l’ennui et l’angoisse se trouve la possibilité de créer et de se donner ses propres objets, plutôt que de les recevoir passivement de la société de consommation.


Si la saturation nous rend sourds au monde, comment renouer avec une forme de résonance ?

L’une des expériences les plus accessibles est le contact avec la nature. Elle est à la fois vide et pleine. Dans un premier temps, il semble ne rien s’y passer. Mais à mesure que l’on s’immerge, la vie se révèle. La résonance ne se commande pas. Elle exige du temps, de la disponibilité et une véritable présence au monde.



Peut-on échapper à la saturation sans adopter un mode de vie extrême ?

Il est difficile d’y échapper complètement, car la saturation est un phénomène sociétal. Cependant, des alternatives simples existent : couper les écrans à partir d’une certaine heure, s’accorder des moments de silence ou s’engager dans des activités créatives.

Il s’agit de retrouver la liberté de se donner ses propres objets d’attention.


Après ce travail, quelle est votre relation personnelle au vide ?

Pour moi, rien n’est plus précieux que de me réveiller en sachant que je n’ai rien de prévu. Ce vide est un luxe : il ouvre un espace de liberté et de créativité. C’est dans ces moments que j’écris le mieux.

Ce travail m’a rendu plus attentif à la nécessité de préserver ces espaces non saturés, même si cela reste parfois difficile dans un quotidien chargé.


Quel espoir portez-vous pour les lecteurs de votre livre ?

J’espère que cet ouvrage contribuera à une prise de conscience. Il invite chacun à comprendre que les contraintes et les sollicitations ne sont pas des fatalités. Il est possible de retrouver de la liberté et de la créativité en se libérant de la logique du trop-plein.



Merci Renaud !


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Hétier, R. (2025). Saturation : Un monde où il ne manque rien, sinon l’essentiel. Paris : Presses Universitaires de France.

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