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L’habitation saturée

  • Photo du rédacteur: Sandie Carissan
    Sandie Carissan
  • il y a 9 heures
  • 3 min de lecture

Après avoir vu comment la saturation affecte nos rythmes de vie puis notre sensibilité, elle se manifeste désormais dans un lieu plus intime encore : celui que nous habitons.


Car ce trop-plein ne reste pas abstrait. Il prend forme dans nos espaces quotidiens, dans nos objets, dans l’organisation même de nos intérieurs.


Notre époque révèle alors un paradoxe frappant : jamais nous n’avons été aussi connectés au monde, et pourtant, nos existences tendent à se replier dans des espaces de plus en plus fermés, remplis, sécurisés.


C’est ce que Renaud Hétier désigne le “foyer-forteresse” un lieu censé protéger, mais qui devient aussi le symptôme de notre difficulté à faire face au vide.


Cette analyse m'a particulierement remise en question tant je me sens concernée🤭. Mon appartement regorde de bibelots, de tableaux, de plantes, de parfums, de livres, de maquillages, de crèmes en tout genre. Il y en a partout !! Tout en enchaînant des visios 😅





Habiter ou accumuler ?

La maison n’est plus seulement un lieu de protection.

Elle devient un espace à remplir :

  • objets

  • équipements

  • écrans

  • collections

  • réserves

Mais ce désir d’exhaustivité transforme l’habitation en dépôt. Comme le suggère Hétier, dans une société d’abondance, la relation aux objets dépasse largement leur usage : elle devient une manière de se protéger du vide.


Le salon-monde : être partout, être nulle part

Cette logique de remplissage ne s'arrête pas aux meubles. Elle se prolonge de façon invisible par le numérique, qui achève de transformer l'habitation en un système clos.


Depuis notre canapé, le monde nous est "livré sur un plateau". L’actualité, les visages, les paysages : tout semble intégré à l'intérieur, à portée de clic.


Mais cette ubiquité est un leurre. En voulant abolir la distance physique, nous effaçons la saveur même de la rencontre. Car le réel, par essence, impose une résistance : il implique de l'attente, du silence, de l'imprévu. Or, le flux numérique gomme ces aspérités pour nous offrir un monde "lisse" et disponible à la demande.


On finit alors par être, selon l'expression de l'ouvrage, présent partout et pleinement nulle part. Physiquement ancrés dans notre foyer, mais mentalement fragmentés par mille sollicitations. Cette connexion permanente n'est pas veritablement une ouverture au monde, c'est une façon de nous y soustraire en le transformant en pur contenu de consommation.


L’illusion de la maîtrise

La plupart d'entre nous avons cette tendance à remplir nos espaces, qu'ils soient concrets ou virtuels, comme pour nous protéger. Ca serait une manière d'élever une barrière face à l'imprévisible.


Accumuler, sécuriser, multiplier les connexions : ces réflexes nous donnent l'impression de maîtriser notre environnement et de nous prémunir contre l'inattendu.


Pourtant, ce refuge que nous cherchons à contrôler de part en part repose sur une illusion.


Ce que nous tentons de tenir à distance ne vient pas seulement de l'extérieur ; l'inquiétude est d'abord en nous. La saturation agit comme un calmant : elle vise à étouffer le sentiment de vide intérieur. Mais ce vide ne disparaît pas sous l'amoncellement des objets ou le flux des connexions numeriques. Il demeure, et finit même par nourrir ce besoin incessant de combler, encore et toujours.


Retrouver la disponibilité

À mesure que l'espace se remplit, ce n'est pas seulement le vide qui disparaît, mais aussi la possibilité que quelque chose d'imprévu puisse survenir. Dans un foyer où tout est anticipé, organisé et occupé, il n'y a plus de place pour l'inattendu, pour ce qui est différent.


Hétier nous invite pourtant à renverser cette intuition : le vide n’est pas une absence à combler, mais une condition à préserver. Habiter, au sens profond, ne consiste pas à accumuler, mais à ménager des ouvertures, à laisser subsister des espaces disponibles. C’est dans cet intervalle fragile, dans ce qui reste non rempli, que quelque chose peut encore advenir, une rencontre, une émotion, une présence véritable.


Mais ce trop-plein qui envahit nos espaces et nos rythmes ne surgit pas par hasard.


Derrière cette accumulation se joue quelque chose de plus discret : une difficulté à faire face à ce qui échappe, à ce qui ne se laisse ni prévoir ni remplir.


Si nous saturons nos vies, ce n’est peut-être pas seulement par goût de l’abondance, mais pour éviter une expérience plus dérangeante.


C’est ce basculement que nous allons explorer dans le prochain et dernier article consacré à ce livre.

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Hétier, R. (2023). Saturation : Un monde où il ne manque rien, sinon l’essentiel. Paris : Éditions Premier Parallèle.

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