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Fragiles dans un monde fragile

  • Photo du rédacteur: Sandie Carissan
    Sandie Carissan
  • il y a 1 jour
  • 4 min de lecture


Au Passage Sainte-Croix, à Nantes, l’exposition permanente Fragiles dans un monde fragile propose un parcours sensible autour de notre vulnérabilité et de celle du monde. Plus qu'une succession d’œuvres exposées, c’est un parcours sensible et réflexif.


Il existe un petit livre  que l’on peut acheter à l’entrée de la visite. C’est de ce livre dont il est question ici. Ce n’est pas un simple catalogue d’exposition. C’est un texte construit, argumenté, qui approfondit les intuitions du parcours. Il donne des repères philosophiques et historiques pour comprendre ce que signifie vraiment être fragile aujourd’hui.


Définir la fragilité

Le livre commence par une question simple et redoutable : Peut-on définir la fragilité ?

La fragilité n’est pas uniquement la faiblesse. Elle renvoie à :

  • l’exposition à la perte

  • la possibilité d’être altéré

  • la dépendance à des conditions extérieures

  • la vulnérabilité au temps, aux autres, aux événements

Elle concerne autant le corps que les liens sociaux, les institutions, les écosystèmes.

Le texte insiste : la fragilité n’est pas un accident de parcours. Elle est constitutive de la condition humaine. Nous naissons dépendants, nous vieillissons vulnérables, et notre existence entière repose sur des équilibres instables.


Une longue histoire philosophique de la vulnérabilité

Le livre replace la fragilité dans une tradition de pensée très ancienne.

Chez Pascal, l’homme est « un roseau pensant » : infiniment fragile, mais conscient de sa fragilité et c’est cette conscience qui fonde sa dignité.

Chez Sénèque, la vie humaine est exposée aux aléas du destin : il faut apprendre à vivre avec l’incertitude.

Chez Saint Augustin, la fragilité marque la finitude et ouvre à une réflexion sur la dépendance.

Freud montre que la fragilité n’est pas seulement extérieure : elle est aussi psychique, intérieure.

Dietrich Bonhoeffer, confronté à la violence du XXe siècle, rappelle que la vraie force n’est pas la domination, mais la fidélité au cœur même de la vulnérabilité.

Le livre montre ainsi que la fragilité n’est pas une faiblesse moderne. Elle traverse toute l’histoire humaine.


L’homme acteur de sa propre fragilité

L’un des chapitres qui m'a interpellé pose une question dérangeante :

Sommes-nous devenus producteurs de fragilité ?

La crise écologique, les déséquilibres climatiques, l’épuisement des ressources, les tensions sociales ne sont pas seulement des fatalités. Ils résultent aussi de choix collectifs fondés sur la performance, la croissance et la maîtrise technique.

En voulant neutraliser nos limites, nous avons parfois fragilisé davantage le monde.

Ce déplacement est décisif : la fragilité n’est pas seulement subie elle engage notre responsabilité.


Avons-nous le temps ?

Le livre interroge aussi la dimension temporelle.

Nous vivons dans une accélération permanente. Et face aux crises contemporaines, une inquiétude traverse les pages : avons-nous encore le temps d’agir ?

Le temps devient lui-même fragile. Trop court pour réparer. Trop rapide pour penser. Trop saturé pour transformer réellement nos modes de vie.

Cette réflexion entre en résonance profonde avec notre difficulté contemporaine à ralentir.


Fragilité : faiblesse ou fécondité ?

Le livre ne reste pas dans le constat inquiet.

Il ouvre une perspective plus constructive : la fragilité peut devenir féconde.

Elle est :

  • condition de la relation

  • fondement de l’empathie

  • point d’appui d’une responsabilité partagée

  • origine possible d’une solidarité nouvelle

Reconnaître notre vulnérabilité commune n’aboutit pas à la résignation. Cela peut au contraire devenir un lieu de lien.

La fragilité cesse alors d’être seulement menace pour devenir possibilité d’humanité.


Pourquoi cette reflexion sur la fragilité trouve sa place dans Mouvement Otium ?

Sur Mouvement Otium, nous explorons une autre manière d’habiter le monde : ralentir, approfondir, écouter, habiter le temps plutôt que le subir.

Cette exposition Fragiles dans un monde fragile rejoint exactement cette dynamique.

Il ne propose pas des solutions rapides ni des slogans. Il propose une lucidité. Un déplacement du regard. Une acceptation de la limite comme condition de profondeur.

Dans une époque obsédée par la puissance et la maîtrise, ceci rappelle quelque chose d’essentiel : notre vulnérabilité n’est pas ce qui nous diminue, mais ce qui peut devenir un espace de responsabilité, de relation et de conscience.


° ° °


Le Passage Sainte-Croix choisit de faire dialoguer l’art et la pensée pour approcher cette question de la fragilité. Installations, œuvres plastiques, textes philosophiques : tout concourt à créer une expérience sensible autant qu’intellectuelle.


Il est si précieux qu’au cœur de la ville, de Nantes en l'occurrence, en traversant simplement un passage, on puisse trouver un lieu qui offre cela : un espace pour ralentir, pour réfléchir, pour éprouver le monde autrement. Un passage architectural qui devient aussi un passage intérieur.


Cette œuvre montre une assiette à dessert restaurée selon la technique japonaise du kintsugi réalisée en 2023 par Myriam Greff, restauratrice d’art.
Cette œuvre montre une assiette à dessert restaurée selon la technique japonaise du kintsugi réalisée en 2023 par Myriam Greff, restauratrice d’art.

Le prochain article sera consacré à cette technique du kintsugi, que je trouve symboliquement très puissante. Car il existe deux manières de réparer ce qui est brisé : l’une consiste à effacer la cassure, comme si rien ne s’était passé. L’autre, plus rare et plus exigeante, consiste à honorer et magnifier la fracture…


Myriam Greff
Myriam Greff


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