Le parfum, sculpture de l’invisible
- Sandie Carissan
- 23 nov. 2025
- 5 min de lecture

La semaine dernière, au Palais de Tokyo, j’ai vécu un moment absolument magique.
Un parcours olfactif imaginé par Francis Kurkdjian, son associé Marc Chaya et le metteur en scène Cyril Teste, autour de trente années de création.
Dès l’entrée, un long chemin de trois cents roses en porcelaine poreuse, suspendues à des tiges de laiton, dessinait volontairement la réminiscence d’une route de la soie réinventée.
En m’avançant, l’odeur apparaissait avec pudeur : une rose fraiche, presque timide. Elle ne se livrait pas d’emblée, il fallait se rapprocher, incliner la tête, laisser la respiration s’ajuster pour que son parfum se dépose avec la délicatesse d’une caresse.
J’ai adoré m’observer dans ce mouvement et voir autour de moi les autres visiteurs s’avancer à petit pas et faire la même chose. Comme si la rose imposait une forme de révérence silencieuse. Un respect instinctif pour sa beauté, sa puissance, sa grâce.
La force d’une fleur me bouleverse davantage que je ne saurais le dire : elle ne cherche rien, ne demande rien mais elle obtient tout : notre silence, notre lenteur, notre présence.
L’exposition s’ouvrait ainsi, par une invitation à ralentir, à accueillir…

Nous étions conviés à entrer dans des pièces comme on entre dans des mondes.
Une salle nous faisait basculer vers Louis XIV : rideau de velours, pénombre, musique de Lully. Reproduisait l’installation des six cents bougies poudrées d’iris et violette imaginée en 2008 pour les "Grandes Eaux Nocturnes", ces soirées estivales organisées dans les jardins de Versailles.

Plus loin, l’imaginaire des fêtes royales se prolongeait à travers des images d’archives et des captations des installations créées il y a quelques années à Versailles. On y voyait Soleil de Minuit, où des effluves de fleur d’oranger s’élevaient d’un bassin teinté d’un orange solaire ; et PréamBulle, cette nuée de bulles parfumées au melon, à la poire et à la fraise, les fruits préférés du Roi Soleil, qui s’envolaient dans les jardins.
Ici, la parfumerie quittait le flacon pour se déposer sur l’eau, dans l’air, dans la lumière...

Parmi toutes les œuvres présentées, La Lumière des Innocents fut sans doute celle dont l’odeur me toucha le plus profondément même si, au moment où j’écris, je suis hélas incapable d’en retrouver la trace dans ma mémoire. L’installation expliquait la présence de ces huit cents bougies : une pour chacun des huit cents enfants jadis accueillis au Spedale degli Innocenti, l’orphelinat de Florence.

Parmi les gestes les plus déroutants, il y avait L’Or Bleu, une eau parfumée à boire née d’une collaboration avec Yann Toma. Non plus un parfum que l’on porte, mais un parfum qui traverse le corps. Légèrement aromatisée, parcourue de minuscules marqueurs sensoriels évoquant un frémissement électrique sur la langue, cette eau déplace l’olfaction vers l’intérieur : une sensation intime, troublante, parfaitement cohérente avec l’art de Kurkdjian, qui élargit sans cesse le champ du sensible.

La diversité de son travail apparaissait partout. Une bougie en édition limitée, créée à partir du tableau "Femmes au jardin" de Monet pour nous rappeler que certains paysages ne se regardent pas seulement : ils se respirent. À l’opposé de cette douceur florale, une pièce brute explorait l’odeur de l’argent : un parfum inspiré d’un billet de dollar usé, mêlant papier de lin, riz cuit, sueur, saleté et encre. Une odeur de circulation, de pouvoir, de désir, de compromission, "une odeur aussi attractive que répulsive, comme peut l’être l’argent ", dira-t-il. Il a aussi parfumé un objet inattendu : un sac. Pour Fendi, il a imaginé un cuir délicatement imprégné d’une fragrance unisexe, transformant l’accessoire en véritable geste olfactif, un sillage qui s’anime dès que le sac accompagne un mouvement.
Puis venait une salle de spectacle miniature, grand écran et trois parfums à humer. La musique vibrait, les images défilaient, et le parfum ajoutait sa propre ligne mélodique. Une façon de montrer que, comme la musique, il a ses notes, ses accords, ses nuances et qu’ensemble, ils peuvent composer un récit. Et parfois, ce récit s’écrit sur une scène réelle. À l’opéra de Vienne, pour Salomé de Richard Strauss, Francis Kurkdjian a créé un accord olfactif spécialement conçu pour la Danse des sept voiles. Durant cette séquence, le parfum est diffusé dans la salle : Le corps danse, l’orchestre joue, la voix se déploie et soudain l’air lui-même devient un acteur de la scène.
L’exposition montrait aussi comment la Maison Francis Kurkdjian peut devenir source d’inspiration pour d’autres artistes. Les images de la photographe Christelle Boulé, créées à partir de gouttes de parfum posées sur du papier argentique, ressemblaient à des paysages microscopiques ou cosmiques, des colorations abstraites où chaque fragrance trouvait une manière d’apparaître.

Le céramiste Wan Liya, lui, exposait une fresque monumentale de onze mètres : une suite de flacons en porcelaine blanche au forme des flacons caractéristique de la maison Francis Kurkdjian où se déployaient, dans un bleu délicat, les paysages d’un tableau de la dynastie Song (époque artistique chinoise ancienne, célèbre pour ses paysages contemplatifs). Une rencontre entre la Chine ancienne et les formes contemporaines de la maison, comme un pont d’un art à l’autre.

Bien d’autres découvertes encore jalonnaient le parcours, qui s’achevait sur une œuvre totale : L’Alchimie des sens. À l’entrée, on nous offrait un chocolat, première invitation à éveiller nos sens avant de pénétrer dans le pavillon rouge construit autour du parfum au succès fulgurant : Baccarat Rouge 540. Le pavillon lui-même était parfumé de cette fragrance. Le but de cette boîte était clair : faire vivre tous les sens à la fois. On entrait dans cet espace comme dans une pulsation : un rouge vibrant, presque incandescent. La cheffe étoilée Anne-Sophie Pic y avait imaginé un chocolat d’une finesse déconcertante, qui se brisait sous la langue pour libérer un caramel safrané, une caresse chaude, précise, inattendue. La musique de David Chalmin, Katia et Marielle Labèque enveloppait l’air d’une tension douce, une montée lente qui faisait vibrer les parois du pavillon autant que le corps. Au-dessus, la sculpture cinétique en cristal d’Elias Crespin flottait en suspension…
Quand je suis sortie du pavillon, l’émotion ne s’est pas dissipée. Au contraire, elle semblait vouloir rester avec moi.
L’odorat, le monde du parfum qui est pour moi depuis l’enfance un refuge et une passion, avait été honoré comme rarement. J’avais vu ce qu’un créateur peut en faire quand il ose aller loin : quelque chose de vaste, de libre, de sérieux aussi.
J’étais tellement touchée en quittant le lieu, le cœur battant vite, au point de ne plus savoir quoi faire de toutes mes émotions. Les jours suivants j’ai compris que ce que j'avais ressenti, c’était exactement ce que Hartmut Rosa appelle la résonance. Pas l’euphorie, pas l’excitation, mais ce moment où quelque chose du monde entre vraiment en contact avec nous, et répond. Ce moment où l’on ne consomme pas une expérience, mais où on se laisse toucher, modifier, déplacer un peu.
La résonance, chez Rosa, c’est lorsque le monde n’est plus muet : il nous parle. Et nous, on répond, sans bruit mais profondément. C’est un lien qui se tisse, un mouvement intérieur très doux, très réel.
C’est exactement ce que j’ai vécu : une correspondance entre ma sensibilité, mon amour du parfum, mes souvenirs, mes sensations, mes émotions et l’univers que proposait le créateur et son équipe.
Le lendemain, j’ai choisi mon pull adoré en mohair et j’ai marché jusqu’à la Maison Francis Kurkdjian près de chez moi. J’avais cette envie irrépressible de me parfumer avec Féminin Pluriel, ce bouquet floral qui est ma fragrance favorite de la maison. J’avais ce besoin très clair de laisser ce sillage se déposer sur ma peau pour quelques heures, et sur mon pull pour quelques jours. C’était une manière de laisser la soirée se poursuivre, de permettre à l’émotion de s’étirer doucement dans le quotidien, comme si l’expérience ne devait pas s’interrompre brusquement. Une façon intime de garder le lien vivant, jusqu’au jour où je pourrai m’offrir ce parfum et me souvenir, à chaque geste où je l’inviterai sur ma peau, de ce que cette soirée m’a fait vivre.





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