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Changement d'heure, ce qu'il révèle de l'invention du temps

Photo du rédacteur: Sandie
Sandie
il y a 1 heure
4 min de lecture
Peinture d'un réveil ancien à cloches, aux tons jaune et vert

Dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 octobre, à trois heures du matin, il sera deux heures. Pendant soixante minutes, le temps officiel repassera sur ses propres traces, et la plupart d'entre nous dormiront. Au réveil, les téléphones se seront corrigés tout seuls. Il restera le four, la voiture, la vieille pendule de la cuisine, qu'il faudra remettre à l'heure à la main, en faisant reculer une aiguille.


Ce retour en arrière a été décidé par un texte, et il s'applique chaque automne comme on range les vêtements d'été. Il met pourtant en lumière ce que l'on oublie le reste de l'année : le temps des horloges est une construction humaine. Elle a une histoire, et cette histoire en dit long sur la manière dont nous habitons nos journées.


Une invention qui se fait oublier

Le jour et la nuit nous sont donnés. Les saisons aussi, la lumière qui baisse en novembre, la fatigue du soir. L'heure, non. Personne n'a jamais vu passer une heure. Nous avons pris le cours du jour et nous l'avons découpé, puis nous avons décidé que ce découpage serait le même pour tous, partout, au même instant. C'est une des plus grandes inventions humaines, et sa réussite tient à ceci : elle ne se voit plus.

Il n'en a pas toujours été ainsi. À la fin du XIXe siècle encore, chaque ville de France vivait à l'heure de son propre soleil, et midi à Brest n'était pas midi à Strasbourg. Il a fallu des lois pour que le pays entier sonne en même temps. En mars 1911, pour s'aligner sur Greenwich, on a même retiré d'un coup neuf minutes et vingt et une secondes à toutes les pendules de France. Personne n'a vieilli de neuf minutes en moins. On avait simplement déplacé une convention.


Le changement d'heure prolonge ce geste. Deux fois par an, on avance ou on recule les pendules, et l'on pourrait même cesser de le faire : le Parlement européen a voté la fin du changement d'heure en 2019, sans que les États parviennent à s'entendre.


Un temps devenu monnaie

Cette invention n'a rien de neutre. On l'a perfectionnée pour faire partir les trains à l'heure et faire entrer les ouvriers à l'heure. L'historien E. P. Thompson a décrit ce basculement : avant l'usine, on travaillait à la tâche, la journée durait le temps de la moisson ou de la traite ; avec l'horloge, le temps est devenu une monnaie. On ne le passe plus, écrit-il, on le dépense.


Notre langue en garde la trace. Nous gagnons du temps, nous en perdons, nous en manquons, nous disons qu'il est précieux comme on parle d'un bien. Le changement d'heure reprend ce vocabulaire : en octobre, on dit que nous « gagnons » une heure, et au printemps que nous en « perdons » une. En réalité, une aiguille aura été déplacée sur un cadran, et le jour gardera la même longueur.


Ce que l'invention recouvre

Sous l'heure, il reste autre chose. Saint Augustin le savait déjà, au livre XI des Confessions : « Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne m'interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore. » Nous savons lire une heure. Nous savons beaucoup moins bien dire ce qu'est une heure vécue.


Henri Bergson a donné un nom à cette part que les cadrans ne touchent pas. Dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, il oppose au temps mesuré, fait d'unités identiques posées les unes à côté des autres, la durée : « La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s'abstient d'établir une séparation entre l'état présent et les états antérieurs. » La durée, nous ne l'avons pas inventée. Elle était là avant l'heure, et elle continue sous elle.


Remettre la pendule à l'heure

Dimanche matin, il faudra remettre à l'heure la vieille pendule de la cuisine. C'est un geste de quelques secondes, et c'est sans doute le seul moment de l'année où l'on tient l'invention du temps entre ses doigts.


Ce geste ordinaire porte une découverte discrète : l'heure qui nous réveille, nous presse et nous indique quand manger ou dormir est une heure décrétée.

L'heure reste précieuse : c'est grâce à elle que nous pouvons nous retrouver au moment convenu. Prendre conscience de cette invention ouvre pourtant un espace : celui de distinguer le temps qu'on nous fixe du temps que nous vivons. Le corps le sent d'ailleurs, quand il peine à suivre le décret.


L'heure se règle. La durée, elle, se vit.



Pour aller plus loin :

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