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La Toussaint : le temps que l'on donne aux absents

Photo du rédacteur: Sandie
Sandie
7h
5 min de lecture
Bougies allumées sur une cheminée en marbre, sous un tableau de paysage au bord d'un lac, à côté d'un bouquet de fleurs séchées violettes


Dans quelques jours, à la Toussaint, les allées des cimetières se rempliront de visiteurs. On viendra déposer des fleurs, nettoyer une pierre, s'arrêter quelques instants devant une tombe. Le 1er novembre célèbre tous les saints, tandis que le 2 novembre est consacré à la mémoire des défunts. Ces dates nous invitent, collectivement, à interrompre le cours ordinaire de nos journées pour penser à ceux qui ne sont plus là.


Un temps qui ne se compte pas

Je trouve précieux que notre calendrier réserve une place au souvenir de ceux qui nous ont quittés. Dans des vies souvent rythmées par les obligations et les projets à venir, cette journée nous invite à nous arrêter pour nous tourner vers ceux qui ont partagé notre histoire. Bien sûr, la mémoire ne se limite pas à une date. Elle surgit parfois au détour d'un moment ordinaire, sans que nous l'ayons cherchée. Le deuil lui-même échappe à toute mesure. Les années peuvent passer sans que l'attachement diminue, et certains jours nous ramènent bien plus loin dans le passé que d'autres.


Le philosophe Henri Bergson distinguait le temps mesuré des horloges de la durée vécue, dans laquelle le passé ne disparaît pas mais continue d'habiter le présent. Je retrouve quelque chose de cette idée dans les souvenirs de mes grands-parents. Il suffit d'une poule au pot, comme celle que préparait ma grand-mère, du son d'un orgue qui me rappelle mon grand-père lorsqu'il en jouait, ou d'une composition florale qui évoque celles de ma mamie. J'ai gardé une tendresse particulière pour le loto et les jeux de petits chevaux. Et chaque automne, lorsque je ramasse des châtaignes, je pense à eux. Ce sont des choses simples, presque anodines pour les autres, mais qui portent pour moi une histoire et des présences. Le passé ne revient pas, pourtant quelque chose de lui continue de vivre dans ces gestes et ces instants.


Ce que rien n'efface

Vladimir Jankélévitch a beaucoup écrit sur ce qui ne revient pas. Dans L'Irréversible et la nostalgie, paru en 1974, il part d'un constat simple : le temps ne va que dans un sens. On ne revit pas un instant, on ne retrouve pas un être disparu. La nostalgie naît de cette impossibilité de retourner vers ce qui a été.


Mais Jankélévitch trouve aussi dans cette irréversibilité une pensée qui console. Une phrase de son livre est gravée sur la plaque apposée sur son ancien immeuble, quai aux Fleurs, à Paris : « Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été. » Le temps nous éloigne des disparus, mais il ne peut rien changer au fait qu'ils ont existé. Rien ne pourra faire qu'ils n'aient pas vécu, qu'ils n'aient pas aimé, qu'ils n'aient pas compté pour nous.


Plaque commémorative de Vladimir Jankélévitch à Paris, avec sa citation tirée de L'Irréversible et la nostalgie

Dire bonjour à nouveau

Lors de ma formation aux pratiques narratives, j'ai découvert Dire bonjour à nouveau, un texte du thérapeute Michael White qui m'a fait envisager le deuil autrement. Il y raconte l'histoire d'une femme qui, depuis la mort de son mari, ne parvenait plus à reconnaître en elle certaines qualités que celui-ci aimait particulièrement. Plutôt que de l'encourager à tourner la page, White lui propose d'imaginer le regard que son mari porterait sur elle aujourd'hui. Que remarquerait-il qu'elle ne voit plus elle-même ?


Cette question m'a particulièrement marquée, parce qu'elle dépasse, à mes yeux, la seule expérience du deuil. Nous avons parfois tendance à considérer le passé comme un territoire définitivement quitté. Ce qui a eu lieu appartiendrait à une époque révolue, sur laquelle nous n'aurions plus aucune prise. Pourtant, si nous ne pouvons pas changer les faits, le sens que nous leur donnons peut encore évoluer. Une parole entendue autrefois peut prendre une signification nouvelle des années plus tard. Le souvenir d'un regard bienveillant peut nous aider à retrouver une confiance oubliée. Il ne s'agit pas de faire revenir les absents, mais de reconnaître ce que la relation avec eux continue de nous apporter.


C'est ce qui me touche dans cette approche. Elle ne cherche ni à nier la perte ni à nous demander de laisser le passé derrière nous. Elle nous invite plutôt à réfléchir à la place que nous souhaitons lui donner. Nous ne choisissons pas toujours ce qui nous arrive, encore moins ce que nous perdons. Mais nous pouvons parfois décider de ce que nous voulons préserver d'une relation, de ce que nous souhaitons transmettre à notre tour. La chronologie nous indique ce qui est terminé. Elle ne décide pas de ce qui continue à nous accompagner.


Le temps que l'on garde

À la Toussaint, certains prendront le chemin du cimetière. D'autres allumeront une bougie chez eux, évoqueront un souvenir en famille ou penseront simplement à quelqu'un au milieu d'une journée ordinaire. D'autres encore ne feront rien de particulier. Il n'existe pas une seule manière de se souvenir.

Pour celles et ceux qui en ont envie, je propose un exercice inspiré du travail de Michael White. Il suffit d'un carnet, de quelques minutes de calme et de la liberté de prendre son temps.


Pensez à une personne disparue qui vous a aimé, soutenu ou qui a cru en vous.


  1. Retrouvez un souvenir précis où vous vous êtes senti reconnu ou encouragé par cette personne.

  2. Si vous pouviez vous voir aujourd'hui à travers ses yeux, que redécouvririez-vous de vous-même ?

  3. Comment pourriez-vous faire vivre, à votre manière, une part de ce qu'elle vous a transmis ?


Il ne s'agit pas d'effacer la tristesse ni de chercher à tout prix du réconfort. Simplement de considérer ce qui demeure d'une relation, au-delà de l'absence. Et si les souvenirs sont trop douloureux, rien n'oblige à poursuivre. On peut refermer le carnet et y revenir un autre jour, ou pas.


Ce temps accordé au souvenir a quelque chose de l'otium des Anciens : un moment soustrait aux obligations ordinaires, qui n'a rien à produire ni à justifier. Se souvenir n'est pas une tâche à accomplir, ni un exercice dont il faudrait tirer une leçon. C'est aussi une manière de laisser une place à ce qui compte pour nous.

Nous passons tant de temps à regarder devant nous qu'il est parfois précieux de nous retourner. Non pour rester dans le passé, mais pour retrouver, dans le souvenir de ceux qui nous ont aimés, quelque chose de nous-mêmes.




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Références

  • Bergson, H. (2013). Essai sur les données immédiates de la conscience. Presses universitaires de France. (Ouvrage original publié en 1889)

  • Jankélévitch, V. (1974). L'Irréversible et la nostalgie. Flammarion.

  • White, M. (1988). Saying hullo again: The incorporation of the lost relationship in the resolution of grief. Dulwich Centre Newsletter, (Spring), 7‑11.

1 commentaire


Anne Claire
il y a 6 heures

Merci Sandie pour cet article. L'exercice des pratiques narratives me donne très envie.

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