Ouvrir une porte. Ce que Parcoursup m’aurait refusé


Ce sera l'écrit le plus personnel que j'aie publié ici, tant je me sens touchée par la révolte des étudiants contre Parcoursup.
Depuis le 17 septembre, parti d'un lycée de banlieue parisienne, un mouvement de lycéens puis d'étudiants traverse le pays. Le 6 octobre, ils étaient entre 266 000 et 450 000 dans la rue selon les sources. Ils parlent de bâtiments insalubres, de professeurs qui manquent, et d'une plateforme qu'ils jugent stressante, opaque et trop sélective. Le 26 octobre, le ministre de l'Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a fini par annoncer une « évolution forte » de Parcoursup dès cette année, puis son « remplacement » d'ici 2028.
Je laisse à d'autres le débat sur les blocages et leurs débordements. Ce qui m'arrête, ce sont les mots de ces jeunes, parce que je les reconnais. J'ai été une élève en échec scolaire. Si, à la sortie du lycée, l'université publique ne m'avait pas accueillie comme elle accueillait alors tout bachelier qui venait s'y inscrire, je n'aurais jamais fait ce master qui m'a épanouie comme rien auparavant. Je n'écrirais pas aujourd'hui une thèse. Je ne vivrais pas cette vie de recherche dont je savais qu'elle était faite pour moi.
La petite fille du fond de la classe
L'école m'a fait peur très tôt. En CE1, j'avais sept ans, une maîtresse dont l'autorité me terrifiait, et mes premières crises de spasmophilie. Elles m'ont accompagnée durant de longues années.
Pendant tout le primaire, j'ai fait partie de ce qu'on appelait les cancres. J'étais une petite fille timide, discrète, disciplinée. Ma place était la table collée au mur, au fond de la classe. On me privait de récréation pour faire des exercices en plus. Les copies étaient rendues de la meilleure note à la moins bonne, si bien que j'attendais toujours la fin pour recevoir la mienne. J'ai connu très tôt l'humiliation et la honte, et j'avais fini par intérioriser que j'étais « nulle ». Plus je stressais, moins je comprenais. Je garde le souvenir de cours entiers où je ne comprenais rien, et où je dépensais plus d'énergie à faire semblant qu'à apprendre, pour ne pas être remarquée.
Pourtant, à dix ans, j'ai dit à ma mère que plus tard j'aimerais écouter les gens et les aider dans leurs problèmes. Elle m'a répondu : « C'est un métier, ça, ça s'appelle être psychologue. » Tout s'est arrêté autour de moi. Je savais désormais quel sens aurait ma vie !
Ce rêve n'a pas empêché le reste. En arrivant au collège, j'avais déjà tellement souffert de l'école qu'une rage s'est mise à grandir en moi. Je ne supportais plus d'être abîmée : j'étais insolente avec les professeurs qui ne voyaient en moi que mes notes, et pleinement coopérante avec les autres. J'ai redoublé ma cinquième. L'école a cessé d'avoir le moindre sens pour moi, et j'ai investi ailleurs : les amitiés, l'art, les rêves. En fin de troisième, on m'a orientée en BEP sanitaire et social. J'ai supplié mes professeurs de me laisser tenter une seconde générale. Ils m'ont expliqué, arguments à l'appui, à quel point je n'en étais pas capable, et j'ai fini par les croire.
J'ai passé ces deux années dans la colère et la désinvolture la plus totale. Je me souviens d'un cours où l'on nous apprenait à passer la serpillère avec un seau bleu et un seau rouge : j'en suis sortie hors de moi. J'étais avant-dernière de la classe, avec à peine neuf de moyenne et des appréciations catastrophiques. Quand on a voulu m'envoyer ensuite en bac professionnel, j'ai redit à ma professeure principale que je voulais être psychologue. Elle a ri, puis m'a demandé quand j'allais enfin arrêter de parler de ce métier et me rendre à l'évidence que je n'avais pas le niveau.
J'ai obtenu mon BEP en copiant, du début à la fin de l'examen, sur l'amie assise derrière moi. Ce diplôme en poche, j'ai appelé tous les lycées des environs pour entrer en première technologique. Je ne pouvais rien espérer d'autre, mais il fallait que j'y parvienne : c'était le seul chemin vers une licence de psychologie. Avec mon carnet de notes, personne ne voulait de moi, pas même en bac professionnel. Fin août, j'ai obtenu un rendez-vous dans un lycée assez loin de chez moi, qui acceptait de me prendre en bac pro. J'ai demandé à voir le directeur pour obtenir une place en bac technologique. Il m'a accordé un trimestre à l'essai, en prévenant que si cela se passait mal, je partirais.
Je ne suis jamais partie.
J'étudiais enfin en classe Baudelaire, un poète que j'aimais depuis des années, et je m'entraînais à la dissertation tous les dimanches. Le jour de l'oral du bac de français, j'ai couru vers la voiture de mon père en criant : « Papa ! J'ai 17 ! » Un an plus tard, j'obtenais mon baccalauréat avec mention.
Indisponible pour l'école
On a souvent dit de moi que je n'étais « pas faite pour l'école ». Je crois aujourd'hui que le diagnostic était faux. Ce n'était pas tant une question de capacités que de rapport à l'école. Et si j'étais immature, c'était face à l'école seulement : ailleurs, la vie m'avait fait mûrir vite. Des années plus tard, en relisant mes anciens bulletins et la liste de mes heures de colle, j'y ai surtout lu un mal-être. L'institution avait lu un symptôme comme un verdict.
Il m'a simplement fallu plus de temps que d'autres.
Ce que j'ai vécu porte un nom en psychologie du développement. En 2000, le psychologue américain Jeffrey Arnett a proposé de voir dans la période qui va de dix-huit à vingt-cinq ans environ un âge à part entière, qu'il appelle emerging adulthood, l'âge adulte émergent. On n'y est plus adolescent, mais on ne se sent pas encore adulte. C'est le moment où l'on explore : on essaie des voies, on se trompe, on change de direction, on cherche ce que l'on veut faire de sa vie et qui l'on veut être. Pour Arnett, ces tâtonnements ne sont pas un retard. Ils sont le travail même de cet âge.
En 2009, j'avais un bac technologique et deux ans de retard. Il me suffisait pourtant de m'inscrire. Je suis entrée en licence de psychologie à l'université publique de Rennes, puis j'ai rejoint à Angers une université plus petite, qui me convenait mieux, pour terminer ma licence et faire mon master de psychosociologie.
Cette porte, ouverte sans condition, a tout rendu possible. Elle m'a permis d'être étudiante avant d'avoir à prouver que je méritais de l'être.
Le 23 juin 2016, le jury de soutenance m'a annoncé que j'étais psychologue, m'a attribué les félicitations, et une de mes professeures m'a encouragée à faire une thèse. Je suis sortie de la salle en courant de joie dans le long couloir. J'avais envie de prendre dans mes bras la petite fille du fond de la classe et de lui dire : « Regarde, on l'a fait. Tu avais raison depuis le début. »
Ce qu'une commission aurait lu
Je ne saurai jamais ce qu'une commission Parcoursup aurait fait de mon dossier. Je sais seulement ce qu'elle aurait eu sous les yeux : un BEP dans mon parcours, un baccalauréat technologique, deux années de retard, et le nom d'un lycée sans prestige qui avait bien voulu me prendre à l'essai. Rien, franchement, pour séduire une commission. Je sais aussi ce que disent les chiffres des candidats qui me ressemblaient.
La psychologie fait partie des licences les plus demandées. À l'université Lyon 2, lors de la session 2024, la licence Psychologie et sciences cognitives a reçu 7 766 candidatures pour 213 places. Parmi les 215 admis, 181 venaient d'un bac général et 15 d'un bac technologique. Le parcours Psychologie et sociologie comptait 7 517 candidatures pour 65 places, et 4 bacheliers technologiques admis. Ces chiffres ne disent rien de la valeur de chacun. Ils disent qu'une porte où l'on entrait autrefois en s'inscrivant est devenue un véritable obstacle.
Les travaux d’Ugo Palheta, dans La Domination scolaire, éclairent ce mécanisme. Il montre que l'enseignement professionnel recrute pour l'essentiel par orientation négative : on y envoie des élèves jugés incapables de suivre la voie longue, et cette sélection scolaire est aussi une sélection sociale. Mon BEP n'était pas un choix, c'était une place assignée. Or une plateforme qui classe sur dossier hérite de toutes ces assignations antérieures. Elle ne voit pas l'enfant du fond de la classe ; elle voit la trace que l'école a laissée d'elle.
Cette pression se retrouve jusque dans les familles. Annabelle Allouch et Delphine Espagno-Abadie, qui ont étudié les recours contre les refus, montrent que les réponses de Parcoursup, « en attente » ou « non admis », angoissent aujourd'hui les familles plus que le bac lui-même. Je mesure la chance que j'ai eue. Avec APB (Admission post-bac), la plateforme qui a précédé Parcoursup, l'université publique restait ouverte à des gens comme moi : il suffisait d'être bachelier pour s'inscrire en licence.
François Dubet propose une distinction intéressante entre deux manières de penser la justice.
La première, l'égalité des chances, organise une course : les places sont rares et hiérarchisées, et l'on veille seulement à ce que chacun parte de la même ligne. Celui qui arrive dernier est alors censé l'avoir mérité, et son échec devient une affaire personnelle.
La seconde, l'égalité des places, regarde moins la course que les places elles-mêmes : elle cherche à réduire l'écart entre les positions, pour que celles du bas restent dignes et ouvertes.
Parcoursup relève de la première logique : il classe des candidats pour des places limitées. Le système d'APB, qui ouvrait à tout bachelier les licences de l'université publique, se rapprochait davantage de la seconde. Il n'exigeait pas que j'aie gagné une course perdue depuis l'enfance. Il me donnait une place, simplement, et c'est de là que j'ai pu commencer.
Parcoursup n'est pas né d'une mauvaise intention. À la fin d'APB, faute de places suffisantes, certaines licences très demandées, comme les STAPS, tiraient leurs étudiants au sort, et beaucoup d'étudiants échouaient en première année. La loi de 2018 voulait en finir avec ce hasard et mieux orienter chacun.
On objecte souvent qu'il ne sert à rien d'envoyer des milliers de jeunes vers des filières sans débouchés, sinon à les mettre en échec. L'argument mérite d'être entendu. Mais une licence n'est pas un métier : c'est une formation générale, qui ouvre bien d'autres voies que celle de son intitulé. La sélection vers la profession existe d'ailleurs déjà, à l'entrée du master, à un âge où l'on sait mieux qui l'on est. Moi-même, je n'exerce pas comme psychologue : cette licence m'a menée ailleurs, vers la recherche. Fermer la porte dès dix-sept ans au nom des besoins du marché, c'est décider bien tôt de ce qu'une vie pourra devenir.
Car orienter, c'est aussi décider à la place de quelqu'un de ce qui lui convient. C'est exactement ce que j'ai entendu, il y a quelques jours, dans la bouche de l'un des artisans de cette réforme.
« Tout le monde irait à l'endroit où il veut aller ? »
Le 27 octobre, sur le plateau de C ce soir, sur France 5, j'ai entendu Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l'Éducation nationale, défendre le bilan de Parcoursup. Grâce aux mesures prises, a-t-il expliqué, les bacheliers professionnels « vont plus en BTS », les bacheliers technologiques « vont plus en DUT », et « c'est ça qui va les faire réussir ». Il a parlé d'orienter les étudiants vers des « endroits qui leur correspondent ».
J'ai bondi. J'étais bachelière technologique, et je ne voulais pas aller en BTS. Je voulais être psychologue. Qui décide de l'endroit qui me « correspond » ? On m'avait déjà assigné un BEP, puis un bac professionnel, au nom de ce qui était censé me convenir. Ce raisonnement, je le connais depuis la fin de ma troisième : il part du dossier, jamais du désir.
L'ancien ministre a alors posé la question qui résume tout le débat : « Donc ça voudrait dire que tout le monde irait à l'endroit où il veut aller, c'est ça ? » Suzanne Nijdam, présidente de la Fage (Fédération des associations générales étudiantes), lui a répondu ce que je voudrais voir écrit en tête de toute réforme : l'enseignement supérieur relève du droit à l'éducation, c'est un service public. Le préambule de la Constitution de 1946, toujours en vigueur, ne dit pas autre chose : « La Nation garantit l'égal accès de l'enfant et de l'adulte à l'instruction, à la formation professionnelle et à la culture. »
Laure Adler, présente sur le même plateau, a élargi le propos : ce qui se joue dépasse Parcoursup, c'est un modèle de société. Le droit au savoir, le droit à la connaissance, la possibilité de s'émanciper et d'ouvrir son avenir, et le refus que les classes sociales se reproduisent d'une génération à l'autre.
Les « non » que j'ai vus arriver
Bien plus tard, je me suis retrouvée de l'autre côté. À l'IFF Europe, à Angers, j'ai accompagné des jeunes de dix-huit à vingt-cinq ans venus prendre une année pour construire leur projet d'orientation. Certains sortaient tout juste du lycée, d'autres avaient commencé des études sans s'y retrouver. Beaucoup arrivaient cassés, avec une estime d'eux-mêmes au ras des pâquerettes.
Certains avaient un projet précis, parfois depuis l'enfance, et un dossier qui ne suffisait pas. Parcoursup leur avait répondu « non admis », ou les avait laissés tout l'été en liste d'attente, sans que personne leur explique pourquoi. Ils arrivaient en septembre à la mauvaise place ou sans place, parfois honteux, avec le sentiment de ne pas valoir grand-chose. J'avais connu ce sentiment, moi aussi.
J'ai voulu être l'adulte qui leur disait : « Quel est le rêve au fond de tes tripes ? » Puis : « Je crois en toi. Tente. Comment je peux t'aider ? » Ces phrases, personne ne me les avait dites quand j'avais leur âge. Un directeur de lycée m'avait seulement accordé, sans chaleur particulière, un trimestre à l'essai. Cela avait suffi, et je lui en reste reconnaissante. Une plateforme ne donne pas de trimestre à l'essai.
Le ministre promet désormais un « droit à l'explication » pour la session 2027 et l'affichage des critères utilisés par chaque formation. Tant mieux. Mais expliquer un refus ne le rend pas plus juste.
Ces jeunes demandent davantage, me semble-t-il : qu'on cesse de juger tout leur avenir sur ce qu'était leur vie à dix-sept ans, avant même leur majorité.
Je pense aussi à Fred Poché, qui fut mon professeur. Adolescent, il avait été orienté vers un BEP de mécanicien-monteur, au motif qu'il n'était pas fait pour les longues études. Passionné de philosophie, il a repris ses études, obtenu son baccalauréat par correspondance, puis suivi un cursus universitaire en philosophie et en sciences du langage. Il est aujourd'hui docteur en philosophie, habilité à diriger des recherches.
Combien de parcours comme le sien n’auraient aujourd’hui plus aucune chance ?
Le droit d'arriver en retard
On défend souvent l'université ouverte au nom de l'égalité.
Je voudrais la défendre aussi au nom du temps.
Chacun ne devient pas disponible au même âge. Certains le sont à seize ans, d'autres bien plus tard. Une société qui ne laisse entrer que ceux qui étaient prêts au bon moment prend un « retard » pour une incapacité.
L'université qui m'a accueillie m'a laissé un temps pour devenir ce que je pressentais depuis l'enfance. Ce temps-là est peut-être la chose la plus précieuse qu'une institution puisse offrir à une jeunesse*.
Je ne sais pas ce qui remplacera Parcoursup. J'espère seulement que ceux qui vont y réfléchir garderont en tête les enfants du fond de la classe. Ceux qui ont un rêve et un mauvais dossier. Ceux pour qui la vie, à dix-sept ans, est encore trop lourde pour qu'on la résume en un rang.
À ces lycéens et à ces étudiants qui marchent en ce moment, je n'ai pas de conseil à donner. J'ai seulement une histoire, et la conviction qu'elle leur appartient un peu. On me répétait que j'étais hors-sol, et j'avais fini par me croire égale aux notes inscrites dans mes dossiers. Il m'a fallu une décennie pour mesurer les qualités et les compétences que j'avais. Je suis fière d'avoir toujours pris mon rêve au sérieux. Mais je ne l'aurais jamais réalisé seule : il a fallu qu'une porte reste ouverte. Une seule.
*Je n'ignore pas que ce temps a un coût, ni que les économistes en débattent à juste titre. Ce débat mérite d'être posé sur la table, chiffres précis à l'appui, et il faudrait alors compter aussi ce que coûtent à une société les vocations qu'elle empêche. Mais il appartient à un autre texte. Mon propos est ici de raconter une histoire singulière et située, celle qui fonde ma position.
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Références
Ouvrages et articles
Allouch, Annabelle et Espagno-Abadie, Delphine (2024). Contester Parcoursup. Sociologie d'une plainte. Paris : Presses de Sciences Po. Présentation
Arnett, Jeffrey J. (2000). « Emerging adulthood: A theory of development from the late teens through the twenties ». American Psychologist, 55(5), 469-480. PubMed
Dubet, François (2010). Les places et les chances. Repenser la justice sociale. Paris : Seuil, coll. « La République des idées ». Notice
Palheta, Ugo (2012). La Domination scolaire. Sociologie de l'enseignement professionnel et de son public. Paris : PUF, coll. « Le Lien social ». Recension de Christian Baudelot, La Vie des idées
Van de Velde, Cécile (2008). Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe. Paris : PUF, coll. « Le Lien social ». Recension de Christian Baudelot, La Vie des idées
Textes officiels et données
Presse et médias
C ce soir, France 5, émission du 27 octobre 2026, avec Jean-Michel Blanquer, Suzanne Nijdam, présidente de la Fage, et Laure Adler.
France Info (26 octobre 2026). « Ce qui va changer pour les lycéens après l'annonce du « remplacement » de Parcoursup ». Article
AFP / Sud Radio (16 octobre 2026). « Avant les vacances scolaires, cinq questions sur le mouvement lycéen ». Article
Banque des Territoires (7 octobre 2026). « Mouvement lycéen : évolution de Parcoursup, suspension de l'usage des grenades assourdissantes ». Article
L'Etudiant (15 mai 2017). « APB 2017 : une pétition contre le tirage au sort en licence ». Article




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